Bainville contre le dérèglement de la pensée de gauche

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Jacques Bainville : Un modèle pour comprendre l’avenir
Par Pierre Hillard

« La connaissance et l’imprégnation de la « méthode » bainvillienne sont de salubrité publique. »

Le musicien allemand Richard Wagner disait qu’il croyait en Dieu et en Beethoven. L’auteur de ces lignes peut affirmer qu’il croit en Dieu et en… Jacques Bainville. En effet, si un homme a pu marquer son époque, c’est bien ce Lorrain né à Vincennes (1879-1936). Il est rare de trouver dans l’histoire d’un pays une intelligence politique aussi pure au service du bien commun. Avec sa capacité d’analyse, de déduction et de projection dans l’avenir, on peut presque dire que la France n’avait pas besoin de service de renseignements. Il suffisait de lire du Bainville pour être renseigné sur les événements à venir. L’art qu’avait cet homme pour dénouer les liens apparemment inextricables d’un enjeu sont confondants par la logique acérée doublée d’une clarté de langage qui fait dire après chaque lecture que la conséquence de tel ou tel événement ne peut être que celle présentée par Bainville.

Une méthode

Cela est d’autant plus net que nous vivons une époque accablée par une décrépitude politique totale. On peut même dire que les écrits de ce grand maître qui était lus même par le personnel de la IIIe République ne peuvent même plus être compris par les générations décérébrées de ce début de XXIe siècle. Le titre de l’ouvrage du philosophe Marcel de Corte L’intelligence en péril de mort prend une résonance particulièrement douloureuse pour les quelques personnes fidèles à une tournure d’esprit classique qui était monnaie courante du temps où la France était grande.

Cependant, comme le dit l’adage, « la roue tourne ». En attendant des jours meilleurs, il s’avère utile de comprendre le mystère Bainville. En effet, si les prédictions de cet homme se sont révélées justes, celles-ci ne sont pas le fruit du hasard. Cette capacité à saisir le réel est le résultat d’une méthode, d’une manière de raisonner. Plusieurs éléments entraient en jeu et se combinaient permettant à Bainville de délivrer un message quasi biblique. Mozart disait qu’il réunissait les notes qui s’aimaient pour faire de la musique. Bainville a procédé de la même manière dans le domaine de la science politique qui chez lui était devenue un art. La connaissance et l’imprégnation de la « méthode » bainvillienne sont de salubrité publique. En effet, le grand reproche que nous pouvons faire au dernier carré cherchant à défendre la France des rois et les valeurs classiques, c’est l’incapacité à utiliser les outils intellectuels de Bainville pour les appliquer à notre époque. Beaucoup sont très forts pour expliquer comment cet homme a analysé les problèmes de son temps, mais se révèlent sauf exception plutôt légers quand il s’agit de procéder de la même manière pour cerner les causes et les conséquences de notre chute actuelle. C’est pourquoi, nous nous attacherons à aligner les différents points d’une méthode de raisonnement qui doivent être ceux de tous les défenseurs de la cause nationale.

Observation des faits

Le premier point à souligner est la méthode et l’observation des faits. Cela doit se faire sans l’ombre d’un sentiment particulier, débarrassé de toute passion, presque avec détachement et libre de toute référence à une quelconque idéologie. Ce n’est guère évident car nous sommes des êtres de chair et de sang. La pente fatale est d’introduire dans l’étude de tous les faits une gêne ou un embarras en raison de nos convictions personnelles. Cette caractéristique se doit d’être combattue par un entraînement permanent. Bossuet disait que « le plus grand dérèglement de l’esprit consiste à voir les choses telles qu’on le veut et non telles qu’elles sont ». Chez Jacques Bainville, ce dérèglement n’existe tout simplement pas. Une des grandes qualités de cet homme est d’avoir su observer les faits sans se dérober. Il le disait lui-même : « Il n’y a de vrai que l’analyse des choses (.). En politique, il s’agit de ne pas se tromper, de ne pas regarder les choses à travers des lunettes colorées, selon les doctrines, les préférences et les illusions personnelles ». En ce domaine, son ouvrage Les conséquences politiques de la paix annonçant vingt ans à l’avance la Seconde Guerre mondiale est un modèle du genre.

Principe de causalité

Le deuxième point qui compose la méthode bainvillienne, c’est le principe de causalité. Étudier un fait conduit automatiquement à se poser la question de son origine. Cette caractéristique est largement ignorée car très souvent, l’esprit se révèle paresseux pour remonter le cours du temps. Un événement politique ne surgit jamais ex nihilo. En fait, il est le fruit de toute une série d’impacts qui au cours du temps le façonnent et le conduisent à émerger sous tel ou tel angle, entraînant des conséquences positives ou négatives selon les sources auxquelles il se réfère. Comme le précise Bainville : « D’ordinaire en politique, les effets sont aperçus quand ils commencent à se produire, c’est-à-dire quand il est trop tard ». Par exemple, les événements de Mai 68 entraînant une inversion des valeurs morales dans la société n’ont pas surgi brutalement passés les douze coups de minuit. En fait, ils sont le résultat d’une dégradation sur plusieurs décennies de l’enseignement parallèlement à la montée en puissance des principes naturalistes et nominalistes de 1789 véhiculés par les différentes Républiques. L’arrivée d’une jeunesse nombreuse après 1945 intoxiquée par les principes révolutionnaires face à l’ancienne génération « bien comme il faut » en apparence, mais sans réelle conviction et véritable élévation sur le fond, a permis cette explosion du printemps 68 dont nous continuons à subir l’effet de souffle nauséabond.

Expérience

Le troisième point est l’expérience en politique. Comme l’a dit souvent avec insistance Bainville, « Il n’y a pas de politique nouvelle. Il y a la politique tout court, fondée sur l’expérience historique, sur la connaissance des hommes et des peuples ». La connaissance de l’histoire de France est un point incontournable comme l’étude du passé de nombreux pays car « les morts gouvernent les vivants » comme se plaisait à le dire Auguste Comte. Cependant, cette connaissance ne s’appuie pas uniquement sur la mémorisation des dates et des événements. En fait, il faut impérativement connaître l’état d’esprit qui animait les acteurs politiques durant la période étudiée. Il en résulte une connaissance approfondie des différents thèmes idéologiques et religieux structurant leur mode de pensée (catholique, protestant, maçonnique, etc) et se répercutant ensuite sur leurs activités politiques. Compte tenu qu’on retrouve les mêmes réflexes idéologiques et religieux au cours des âges entraînant les mêmes conséquences, il est possible ensuite de les appliquer à notre époque afin d’aboutir aux conclusions qui s’imposent. Le seul paramètre qui change est celui de l’évolution des techniques. En réalité, les techniques modernes ne font qu’accélérer les ambitions politiques sans en dénaturer le fond. Bainville en conclut que « ce qui nous oblige à remettre nos pas dans les pas de nos prédécesseurs, ce sont les éternels besoins de la politique. C’est la nature humaine. Qu’on se conforme donc à ses lois, que l’on consulte l’expérience. On n’a jamais trouvé d’autre moyen de réussir dans les affaires, et les hommes de génie eux-mêmes ont reçu leurs meilleures inspirations de l’intelligence profonde et de l’application opportune des précédents qu’ils avaient étudiés ».

Psychologie humaine

Enfin, le quatrième point découlant du précédent est l’absolue nécessité de connaître la psychologie humaine. Cette dernière ne change pas au cours des âges. Ce qui change en bien ou en mal, c’est l’éducation. Depuis toujours, l’humanité est soumise aux tentations et aux excès. Cependant, il est des époques, plutôt rares, où les sociétés humaines sont relativement maîtresses de leurs passions tandis qu’à d’autres périodes bien plus fréquentes, elles en sont esclaves. Sur le fond, la nature humaine ne change pas car animée des mêmes désirs, des mêmes pulsions surtout quand ils se greffent sur des principes religieux ou idéologiques. On retrouve des permanences dans le passé qui permettent de mieux saisir les soubresauts de notre époque. En fait, comme le rappelle Bainville, « l’homme, à toutes les époques et dans tous les siècles, se ressemble, il a les mêmes passions, il raisonne et il se comporte de la même manière dans les mêmes cas. C’est le point capital. Hors de là, il n’y a qu’erreur et fantaisie ». Nous espérons que ces divers éléments qui ont fait la force de Jacques Bainville rendent service aux personnes ayant le cœur haut placé, curieuses et soucieuses de connaître les vraies raisons qui font l’histoire de l’humanité. Cependant, de son vivant, il n’eut pas d’influence majeure sur la classe politique de son époque. Soixante-dix ans après sa mort, sa méthode ne fait pas beaucoup d’émules. Il est vrai aussi que Bainville en avait pris son parti. Ne disait-il pas : « Qui lit ? Qui comprend ce qu’il lit ? Et qui croit ce qu’il a compris ? »

Extrait de la conférence prononcée le 25 février 2006 par Pierre Hillard lors de la journée Jacques Bainville.

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