Les deux patries

patrie

L’historien Jean de Viguerie publiait en 1998 un essai historique démontrant l’existence de deux patries. Cette distinction est capitale à comprendre car elle rejoint le clivage gauche/droite.

Résumé de son livre intitulé « Les deux patries » :

« Il existe bien deux patries. L’une est la terre des pères, le pays de naissance et de l’éducation. Celle-ci a toujours existé. L’autre est récente. Elle date des Lumières et de la Révolution. Elle représente l’idéologie révolutionnaire. Les paroles de la Marseillaise expriment son idéal. La première est la France. La seconde n’est pas la France, mais la France est son support et son instrument. A chacune son patriotisme : celui de la première est fait de gratitude et de piété ; celui de la seconde est marqué par la passion et la démesure. Le patriotisme traditionnel impose le devoir de reconnaissance. Le patriotisme révolutionnaire exige le sacrifice d’innombrables vies. On voit combien les deux patries et les deux patriotismes sont étrangers l’un à l’autre.

Pourtant, depuis 1789, les Français n’ont cessé de les associer, allant même jusqu’à les confondre. Au point de voir la France dans la patrie révolutionnaire et de vouer à la douce terre natale la violente passion du patriotisme idéologique. Seulement cette confusion ils ne l’ont pas commise d’eux-mêmes, mais par l’effet d’une longue et habile manipulation. Si la patrie révolutionnaire a été substituée à la France, à notre pays, cela s’est fait à l’insu des Français.

La tromperie a culminé avec les guerres et surtout celle de 1914-1918. On a dit aux Français en 1914 : « c’est la guerre du droit », et ils l’ont cru. Avant tout ils ont cru que la guerre du droit était la guerre de la France. Alors ils ont engagé tout leur courage et sont allés se faire tuer par centaines de milliers. On sait que ce grand massacre a épuisé la substance de la France.

Le présent livre évoque l’histoire des deux patries et des deux patriotismes. Il montre comment la patrie révolutionnaire a capté la patrie traditionnelle, la patrie qui était la France, pour se substituer à elle, et finalement la détruire. »

L’introduction du livre :

« Toute histoire de l’idée de patrie est vaine, si les deux sens du mot ne sont pas distingués. Le premier est le sens traditionnel conforme à l’étymolo­gie. Le mot « patria » dans le latin médiéval, et le mot « patrie » adopté par la langue française au seizième siècle, désignaient la terre des pères, le pays de la naissance et de l’éducation. L’amour de la patrie – le mot patriotisme n’existait pas encore – rendait à la France les devoirs de la piété avec les honneurs du respect et de la fidélité. La patrie était la France. La France était un être moral doté de vertus. Les Français évoquaient souvent ces vertus de la France et voulaient s’en montrer dignes. En cas de guerre certains d’entre eux acceptaient de donner leurs vies. Mais aucune obligation n’était faite au commun des citoyens de mourir pour la patrie sur simple réquisition du prince.

Le deuxième sens peut être qualifié de révolutionnaire. Il se précise peu à peu au cours des dix-septième et dix-huitième siècles. La nouvelle patrie est d’abord celle des libertins, tout pays où l’on est bien. Elle devient ensuite celle des philosophes des Lumières tout pays où l’on est bien par la vertu des « droits du genre humain ». Enfin elle se réalise pleinement dans la patrie de la Révolution, c’est-à-dire dans les droits de l’homme.

Cette patrie n’est pas la France, et la France ne représente pour elle qu’un support et un instrument. Le patriotisme qui lui correspond, la divinise, l’adore, la place au-dessus de tout, déclare à ses ennemis une haine mortelle et réquisitionne à son service les vies de tous les citoyens. On voit que ce deuxième sens n’a rien à voir avec le premier.

Pourtant les Français, tout en conservant le premier, ont aussi adopté le second. Ils ont même fini par les confondre. Au point de voir la France dans la patrie révolutionnaire, et de vouer à leur pays natal la passion exclusive et frénétique exigée par la patrie jacobine, ils se sont mis à aimer la France comme la patrie révolutionnaire veut l’être, c’est-à-dire à l’égal de Dieu.

Les richesses et les énergies du patriotisme naturel ont été détournées de leur objet et mobilisées au service d’une patrie qui n’était pas la France, qui n’était qu’une utopie. En somme la patrie révolutionnaire a été substituée à la France, mais à l’insu des Français.

Ce fut le résultat d’une longue manipulation. Habiles serviteurs de l’idéologie des droits de l’homme, les politiciens des régimes successifs depuis l’Empire jusqu’à la Cinquième République, parlant sans cesse de la chère France immortelle, ont effectué le plus gros du travail de brouillage des esprits.

Mais d’autres leur ont bien facilité la tâche. Des historiens ont présenté le patriotisme révolutionnaire ou bien comme le premier patriotisme français digne de ce nom, ou bien comme le plein accomplissement du patriotisme traditionnel. Des militaires, des ecclésiastiques et de grands écrivains nationaux ont exalté la France guerrière et la grandeur de la mort pour la patrie.

Sans eux la patrie révolutionnaire n’aurait jamais convaincu les Français. Sans eux elle n’aurait jamais réussi à faire croire qu’elle était la vraie patrie, qu’elle était la France. Cette patrie n’était qu’un mythe, mais des personnes respectables, des généraux, des évêques et des académiciens l’ont présentée comme une réalité, la réalité de la France. Il n’y avait plus qu’à mourir.

La tromperie a culminé avec les guerres, et surtout celle de 1914-1918. On a dit aux Français en 1914 « C’est la guerre du droit » et ils l’ont cru. Et surtout ils ont cru que la « guerre du droit » était vraiment la guerre de la France. Alors ils ont engagé tout leur courage, et sont allés se faire tuer par centaines de milliers pour le seul avantage de la patrie révolutionnaire.

Ces innombrables vies sacrifiées ont certes rendu à la France l’Alsace et la Lorraine, mais elles ont servi principalement l’expansion de l’idéologie des droits de l’homme. Un si grand holocauste aurait dû frapper d’horreur les survivants et leur inspirer la plus grande répulsion pour la divinité avide de ces sacrifices sanglants. Il n’en fut rien. Au contraire tout se passa comme si le sang humain avait humanisé la déesse, et les dernières préventions tombèrent.

Un de nos amis, de famille royaliste et catholique, nous raconta un jour cette anecdote : il avait douze ans alors – c’était pendant la dernière guerre – son frère cadet et lui se plaisaient à chanter à tue-tête le refrain de la Marseillaise et celui du Chant du Départ. Un jour leur mère, les ayant écoutés, leur dit : « Autrefois, nous ne voulions pas de ces chants dans nos familles, car c’étaient des chants révolutionnaires, mais aujourd’hui nous les acceptons à cause des soldats de la guerre de Quatorze, qui souvent sont morts en les chantant. »

Après la mort des soldats, la mort du pays lui-même : en ces dernières années du vingtième siècle nous entrons dans la dernière phase, celle de la disparition de la France. Le patriotisme révolutionnaire y travaille depuis longtemps. Nous savons que déjà les hommes de la Révolution, et leurs successeurs et disciples du dix-neuvième siècle, rêvaient d’une France absorbée dans le genre humain. Mais ils avaient encore besoin de la France et du sang français pour imposer aux pays esclaves l’idéologie libératrice des droits de l’homme.

Aujourd’hui cette idéologie règne dans tout l’univers. La situation n’est donc plus du tout la même. Conserver la France n’a plus d’intérêt. On peut même considérer son éventuelle survie comme un obstacle à l’avènement de la patrie mondiale confondue avec le genre humain. Il importe donc de hâter sa disparition. Cela ne fera pas difficulté, car elle est déjà morte. Les guerres, les discordes et les épurations du patriotisme révolutionnaire l’ont vidée de sa substance. Le sacrifice des Français a préparé celui de la France. Il était temps de dire ces choses, et c’est pourquoi nous avons écrit ce livre. »

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Peu de gens comprennent cette distinction. Nous avons relevé quelques noms : le général Charette, Augustin Cochin, Louis Rougier, Jean de Viguerie, Adrien Abauzit. Certains semblent avoir eu l’intuition de cette distinction, ou ce qui s’en rapproche, mais nous ne savons pas s’ils en avaient conscience. On peut citer : Fustel de Coulanges, le maréchal Pétain, Abel Bonnard. Il y en a peut-être d’autres, la liste n’est pas exhaustive.

Augustin Cochin disait : « Ce Patriotisme-là [révolutionnaire] changea depuis d’horizon et de nom, mais pas de principes, il s’appelle aujourd’hui Humanitarisme, et travaille à dissoudre cette France qui lui servit un moment d’instrument et d’abri »

Dans un article de 1949 le philosophe Louis Rougier établit une nette distinction entre l’amour de la France réelle, « amour du sol, de ses cités, de ses foyers », et le « patriotisme idéologique », « grande innovation de la Révolution française».

Le général Charette disait dans son « Discours à ses officiers » en 1795 :

« Notre Patrie à nous, c’est nos villages, nos autels, nos tombeaux, tout ce que nos pères ont aimé avant nous. Notre Patrie, c’est notre Foi, notre Terre, notre Roi.
Mais leur Patrie à eux, qu’est-ce que c’est ? Vous le comprenez, vous ? Ils veulent détruire les coutumes, l’ordre, la tradition. Alors, qu’est-ce que cette Patrie narguante du passé, sans fidélité, sans amour ? Cette Patrie de billebaude et d’irréligion ?
Pour eux, la Patrie semble n’être qu’une idée, pour nous, elle est une terre. Ils l’ont dans le cerveau ; nous, nous l’avons sous les pieds, c’est plus solide !
Et il est vieux comme le diable leur monde qu’ils disent nouveau et qu’ils veulent fonder dans l’absence de Dieu… On nous dit que nous sommes les suppôts des vieilles superstitions… Faut rire ! Mais en face de ces démons qui renaissent de siècle en siècle, sommes une jeunesse, Messieurs ! Sommes la jeunesse de Dieu. La jeunesse de la fidélité ! »

Ce qu’il est important de comprendre c’est que la droite défend la patrie traditionnelle (la France) tandis que la gauche défend la patrie révolutionnaire (que l’on peut assimiler à la République). Évidemment, il existe des nuances entre les deux camps, notamment avec les fausses droites qui confondent les deux patries.

L’homme de gauche est un révolutionnaire. Jean de Viguerie rappelle dans une interview que : « Les révolutionnaires sont fils des Lumières. Or on sait que pour la philosophie des Lumières, la patrie c’est « là où l’on est bien » (Voltaire). Où est-on bien ? Là où règne l’idéologie des droits de l’homme. Or cette idéologie a gagné à elle le monde entier. Dans un tel contexte le mondialisme et le culte de la « diversité » vont d’eux-mêmes. »

Jean de Viguerie rajoute dans son livre « Les Deux Patries » : « Dans les débuts de la Révolution la patrie n’est rien d’autre que la patrie philosophique, celle des droits de l’homme décrétée d’existence. Les révolutionnaires disent à peu près ceci : « Nous avons les droits de l’homme, et ces droits se trouvent maintenant consacrés en loi de l’État; nous avons donc une patrie. » La patrie est toujours associée par eux aux droits de l’homme. Sur les autels de la patrie est toujours gravée la Déclaration des Droits. La patrie est toujours associée à la Loi. Le 14 juillet 1790, jour de la Fédération Générale, sur l’arc de triomphe du Champ-de-Mars, les citoyens pouvaient lire cette devise : « La Patrie ou la Loi peut seule nous sauver. » Ils ne s’en étonnaient pas : d’une certaine manière c’est la Loi qui a fait exister la patrie.
Cette patrie ne se confond pas avec la France. Elle a pour cadre actuellement la France, et les Français en sont très fiers, mais elle s’étendra un jour au genre humain tout entier. »

L’homme de gauche appartient à cette patrie révolutionnaire où règne l’idéologie des droits de l’homme. Il n’appartient plus à la France. Comment pourrait-il l’être d’ailleurs puisque par nature il rejette tout héritage, toute appartenance, tout enracinement, toute spécificité qui font de lui un Français ?

L’historien Philippe Pichot-Bravard résume la situation dans une chronique d’un autre livre de Jean de Viguerie intitulé « Histoire du citoyen » :

« Le Professeur Jean de Viguerie, lauréat du Prix Renaissance en 1987, vient de publier une Histoire du Citoyen, prolongeant la réflexion qu’il avait engagée il y a une quinzaine d’années dans les Deux Patries. Jean de Viguerie y avait montré comment la Révolution avait tenté de substituer à la patrie traditionnelle une nouvelle conception de la patrie. Tandis que la patrie traditionnelle reposait sur l’enracinement dans l’histoire et dans l’espace, sur une communauté d’affections reliant les vivants, les morts et les enfants à naître, la patrie révolutionnaire consiste dans un corpus d’idées abstraites, dans l’adhésion à un contrat social, aux principes de la Révolution, aux droits de l’homme. Le citoyen, dont Jean de Viguerie raconte l’histoire, est le ressortissant de la patrie révolutionnaire.
La Révolution française est une révolution idéologique qui a eu pour ambition de régénérer la France et de régénérer l’homme afin de l’adapter à ce monde nouveau. La Révolution a voulu donner naissance à une France nouvelle et à un être nouveau parfaitement adapté à ce biotope artificiel. Le citoyen est cet « être nouveau »; il est « l’homme régénéré », ou du moins en voie de régénération. »

Jean de Viguerie parle de « citoyen », Vincent Peillon de « républicain » et Adrien Abauzit de « jacobin », mais c’est le même être qui est visé derrière ces différents mots, c’est-à-dire l’ « homme nouveau » voulu par les Lumières et mise en pratique par la Révolution et la République. L’homme de gauche incarne cet « homme nouveau ».

Voici un petit historique de cet « homme nouveau » par le site Le Rouge & le Noir :

« Le grand historien des Lumières a encore frappé. Après, entre autres, Les pédagogues et Les deux patries, Jean de Viguerie se penche cet automne sur un mot d’emploi trop fréquent. Hommes politiques, journalistes, responsables associatifs, artistes, tous en usent et abusent, tantôt comme substantif, tantôt comme adjectif. Sept lettres, claquant comme un étendard : « citoyen » !

LES LUMIÈRES, BERCEAU DU CITOYEN

La filiation du citoyen n’est pas à chercher dans les ruines majestueuses de la Ville éternelle, mais dans l’agitation des salons parisiens de la fin du XVIIIè. Le citoyen n’est alors qu’en gestation. Ses géniteurs se nomment Montesquieu, Rousseau, ou encore Mably. A leurs yeux, le citoyen est un « être nouveau », rien de moins : un individu librement associé à ses semblables, par le truchement d’un pacte social. Ce contrat transforme l’individu, devenu citoyen. Ce dernier, bénéficiaire de droits, participe à l’autorité souveraine, obéit à la volonté générale et doit porter les armes. Porter les armes ? Oui, et ce d’autant plus que les philosophes ignorent la distinction entre le citoyen et le soldat. Tous deux ne doivent faire qu’un : un citoyen digne de ce nom doit rester en alerte.
Construction philosophique, concept quasi-religieux du faux culte des Lumières, l’idée du citoyen se répand dans le public via le Catéchisme du citoyen de Joseph Saige et les pamphlets de l’abbé Sieyès : Délibérations à prendre pour les assemblées de bailliage et surtout Qu’est-ce que le Tiers État ?

LE CITOYEN, CRÉATURE SOUMISE ET BAPTISÉE DANS LE SANG

Réunie en trois ordres le 27 juin 1789, l’Assemblée devient constituante le 9 juillet. Dans la capitale, un autre assemblée se forme : celle des électeurs de Paris. C’est elle qui dirigera la révolte du 14 juillet. Du 10 au 17 juillet, ces deux assemblées forcent l’accouchement du citoyen.
Dieu avait façonné le Monde en sept jours. Dans un laps de temps identique, les révolutionnaires façonnent leur créature, le citoyen, baptisée dans le sang des défenseurs de la Bastille. Tel Minerve sortant casquée de la cuisse de Jupiter, le citoyen naît armé. Sa lame est déjà souillée.
La Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen porte au pinacle l’être nouveau. Derrière la poésie de la Déclaration, se cache une étrange dualité entre l’homme et le citoyen. Si l’homme est défini par ses droits (résistance à l’oppression, liberté de communication, etc.), le citoyen, lui, se caractérise par sa soumission. Soumis à la loi, il est tenu de concourir à la formation de celle-ci, expression de la volonté générale. Mieux : il doit lui « obéir à l’instant ». Jean de Viguerie résume : « fruit de la philosophie des Lumières et de l’imagination des constituants, il a été imaginé pour imposer à un homme très diminué, réduit à un « sous-homme » (Xavier Martin), la dictature de la loi révolutionnaire ».
Citoyen rime avec droit de cité ; ce dernier n’est pas octroyé à tous. Femmes, enfants, pauvres, en sont exclus, mais pas seulement. Dans un paradigme où la société politique se confond avec la « grande association », ignorant familles, provinces et corps intermédiaires, l’accomplissement du citoyen passe par l’épuration. Ainsi, après avoir mélangé christianisme et civisme, la Révolution épurera la religion. D’abord par la lettre – Constitution civile du clergé en 1790 – puis par le fer : les massacres de septembre 1792 n’en sont qu’une tragique illustration. Le citoyen soldat est désormais massacreur. Dans le même temps, la proclamation de la République (22 septembre 1792) fait automatiquement du citoyen un républicain. Cette jeune République n’est pas qu’un simple régime ; elle est surtout un esprit régénérateur, s’exprimant dans un contexte de peur et d’hystérie.

L’ÉDUCATION, MODE DE REPRODUCTION DU CITOYEN

« Ce n’est pas tout d’avoir créé le citoyen. Il faut encore le reproduire » (J. de Viguerie, p.105). L’éducation tient là le premier rôle. Le « peuple nouveau » des citoyens ne prend forme que grâce à « l’instruction publique et l’État éducateur ». Aux yeux de Danton, « les enfants appartiennent à la République avant d’appartenir à leurs parents » ; pour Thibaudeau, les enfants sont « la propriété de l’État », leurs parents n’en étant que « les dépositaires ». On jurerait entendre nos ministres contemporains. Ils n’ont rien inventé, faisant leur la prescription de Rousseau dans l’Emile : « Sitôt qu’il naît, emparez-vous de lui, et ne le quittez plus qu’il ne soit homme ».
Arrivé à l’âge adulte, le citoyen n’est plus maintenu debout par le tuteur de l’Éducation, mais par l’esprit des fêtes républicaines, civiques, exaltant les « vertus sociales », dont le but est, une fois encore, de « refaire la société ».
Lors du coup d’État de Bonaparte, le 18 Brumaire an VIII (9 novembre 1799), le soldat citoyen prend le pouvoir contre l’ordre légal. Si la Constitution de l’an VIII, issue du coup d’État, ignore le citoyen, il ne s’agit que d’une pause. Bonaparte ne veut « pas tuer la Révolution, ni faire disparaître le citoyen  » (p. 138). Dans les faits, le citoyen demeure : son obéissance sera militaire, et son glaive porté contre les puissances monarchiques de l’Europe coalisée.

LE CITOYEN ÉLECTEUR ET ANTICLÉRICAL DE LA IIIe RÉPUBLIQUE

Au XIXè s., le citoyen est un insurgé. En 1830, il renverse la monarchie de la Restauration. En février 1848, « il combat pour l’avènement d’une République démocratique et sociale » ; en juin de la même année, il occupe le Palais-Bourbon. En 1871, sur les décombres d’une France humiliée par la défaite de Sedan, le citoyen armé, le « Communard », érige des barricades. Le mur des fédérés sera son tombeau ; ironie du sort, c’est sur son cadavre que naîtra la IIIè République. Les temps changent. Le successeur de Mac Mahon à la présidence de la République est Jules Grévy ; dès lors, l’on passe, au rythme des campagnes électorales et des banquets républicains, du soldat citoyen au citoyen électeur. Ce citoyen est toujours un être nouveau, nourri d’une mystique républicaine, et son esprit est forgé par la haine anticléricale, qui culmine en 1905. Le « vrai citoyen » ne peut être chrétien. Problème : avec le Ralliement, l’Église montre qu’elle n’a pas saisi la véritable essence de l’ « être nouveau », en dépit des avertissements de Mgr Freppel, évêque d’Angers.
Pour les catholiques comme pour les autres français, le terrain est prêt pour tremper dans le sang leur titre de citoyen. L’ombre de la Grande Guerre se profile à l’horizon : la nation armée revit, le citoyen soldat renaît, l’officier est nécessairement républicain, les réfractaires sont fichés (Affaire des fiches). La Grande Guerre a vu périr plus d’un million de Français : l’ « être nouveau » en est naturellement affaibli. Les années 30 et la Seconde Guerre le plongent dans un demi sommeil. L’Épuration le réveille : on distingue les « bons citoyens » des mauvais. Quatre fois sur cinq, le « bon citoyen » patenté est un faux résistant, mais qu’importe !

LE CITOYEN APATRIDE, ASEXUÉ ET MULTICULTUREL : DES ANNÉES 60 À 2014

Le citoyen achève sa mue avec les guerres d’Indochine et d’Algérie. C’en est fini du citoyen armé car, à cette époque, le soldat est un salaud. Le vrai citoyen, c’est le rebelle du Viet Minh ou l’égorgeur du FLN. Tandis que l’Armée française est systématiquement mise en accusation par la presse d’opinion et par l’État, le rebelle, lui, est justifié.
Mai 68, « simulacre de Révolution », marque la rupture. L’image du citoyen était devenue poussiéreuse : il faut l’actualiser. Le concept doit être toiletté, soit !
Citoyen devient un adjectif qualificatif
. On connaissait le « roi citoyen » sous Louis Philippe. Place aux « marches citoyennes » et aux « discours citoyens », surtout lorsqu’ils promeuvent la diversité, nouveau leitmotiv du « peuple nouveau », sans cesse en mouvement. Progrès ineffables de la civilisation occidentale : on peut également « consommer citoyen » ou « rouler citoyen ».
Depuis lors, l’esprit « citoyen » a tout contaminé : de la gauche à l’UMP. L’ouvrage de Jean de Viguerie s’achève sur les premières années du quinquennat de François Hollande. Depuis 2012, plus que jamais, tout est citoyen. Plus que jamais, la réfection perpétuelle de l’être nouveau s’opère par le truchement de l’école. L’écolier de 1793 avait la religion de la patrie ; celui de 2012 a celle de la diversité. La différence s’arrête ici ; pour le reste, le parallèle est frappant : l’idéologie prospère, les familles et corps traditionnels reculent.
M. Peillon avait raison en proclamant, d’un air docte : « La Révolution n’est pas terminée  ». Actualisé, le citoyen est, hélas, encore vivant, et toujours aussi artificiel. »

On le voit, la France n’intéresse plus l’ « homme nouveau ». D’ailleurs la France est son ennemie. S’en détacher totalement est la condition indispensable à l’avènement de cet « homme nouveau ».

On observe clairement aujourd’hui que la gauche (donc la République) se comporte comme une force étrangère et hostile à la France. C’est logique puisqu’elle vit dans une patrie idéologique opposée à la patrie réelle et qui finit par détruire cette dernière. Un nombre croissant de personnes le perçoit sans forcément arriver à l’expliquer.

Cette distinction entre les deux patries permet de comprendre les différences de positionnement entre le français et le républicain/jacobin/citoyen aujourd’hui.
Cette distinction est applicable aux autres pays.

Quelques exemples :

– Le cas de l’Union Européenne :

Les élites politiques de chaque pays européens (qui sont de gauche, sauf dans certains pays depuis peu de temps) sont orientées contre leur propre pays. Mais ils nous disent aimer l’Europe qui est constituée de ces différents pays qu’ils rejettent. C’est incohérent à première vue. En réalité, ces élites de gauche n’adhèrent pas à l’Europe mais à l’Union Européenne c’est-à-dire à une patrie idéologique. Ils adhèrent à l’idéologie de la République, à la patrie révolutionnaire, qui aujourd’hui s’étend géographiquement à l’échelle européenne. L’Union Européenne, c’est la République à l’échelle européenne.

De même que la République « française » est la patrie idéologique usurpant le nom de France, l’Union Européenne est la patrie idéologique usurpant le nom d’Europe. La République « française » n’est qu’une étape qui prend appuie sur la France, mais qui n’est pas la France. La République « française » se fond ensuite dans une République plus large, l’Union Européenne. A l’étape suivante, elle s’étendra au monde entier. La patrie idéologique sera le genre humain.

Si ces élites n’adhéraient pas à cette patrie idéologique, ils défendraient l’identité de chaque peuple, de chaque pays ainsi que l’identité commune de l’Europe. Or, ce n’est pas le cas.

Un exemple qui illustre ce cas : Sylvie Goulard, ministre française de la Défense qui ne se sent pas française (propos rapporté par Jacques Myard), avait expliqué dans un essai ses réticences à l’égard du projet d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne : « Et évidemment pas dans le but de préserver une Europe blanche et catholique, mais bien parce que les conditions politiques et économiques n’étaient pas réunies ». On voit bien que l’identité de l’Europe ne l’intéresse pas. Pire, elle en est hostile. Pourtant elle est une européiste convaincue, ancienne conseillère politique de Romano Prodi, le président de la Commission européenne, et même présidente du « Mouvement Européen-France », une officine fédéraliste. Cette apparente contradiction est résolue quand on comprend qu’elle adhère à la patrie idéologique qu’est l’Union Européenne. Cette dernière ne se confond pas avec l’Europe civilisation.

– Un exemple qui témoigne de l’emprise de cette patrie idéologique sur les esprits :

Dans cet article évoquant le « pétainisme » de Robert Schuman, on peut lire que Gilbert Collard dans son communiqué « rappelle qu’il est de tradition de ne pas rendre les honneurs républicains à un parlementaire qui a voté en faveur du sabordage de la IIIème République. »

La France aurait pu être entièrement ravagée en 1940 ce n’est pas grave, ce qui compte c’est la République. En plus d’être dans une vision rétrospective et de s’appuyer sur la propagande historique, Gilbert Collard fait abstraction de la réalité de l’époque et ne se soucie pas de la situation concrète de la France à ce moment-là. Sa patrie idéologique est plus importante. Les autres républicains sont dans le même cas que lui.

– Les élections américaines de 2016 témoignent de cette patrie idéologique. Les gauchistes américains ont été hystériques à l’annonce de la victoire de Donald Trump. Manifester une opposition à l’immigration va à l’encontre du sans-frontièrisme et de l’idéologie des droits de l’homme. Leur patrie idéologique est remise en cause. Le pays réel américain ne les intéresse pas.

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2 commentaires pour Les deux patries

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