La fausse droite

Par « fausse droite » nous désignons principalement cette tendance politique représentée aujourd’hui en France par le parti Les Républicains (ex-UMP). Il est pénible d’entendre systématiquement parler de « droite » pour désigner ce parti et ses membres alors qu’ils n’ont rien de droite. Cette tendance repose entièrement sur la philosophie de gauche (les Lumières), sur le système politique de la gauche, et ses membres sont entièrement façonnés par un logiciel intellectuel de gauche.

Voici un extrait du livre Décadence et complot : Droite et Gauche, Tradition et Révolution (Tome II) (1998) de Jacques du Perron qui met les choses au clair en se basant sur l’histoire :

« On peut en effet, avec Jean Defrasne, distinguer trois gauches issues de la Révolution française : celles de la Liberté, de l’Autorité, de la Révolte. La première, inspiratrice des Girondins, va donner naissance au libéralisme. Si les libéraux, par suite du processus de « sinistrisme » sont situés aujourd’hui à droite sur l’échiquier politique, il n’en était pas de même au siècle dernier. « Le libéralisme, écrit René Rémond, apparaît, au XIXe siècle, comme une doctrine subversive. Et, de fait, c’est une force proprement révolutionnaire dont l’élan implique le rejet des autorités, qui condamne toutes les institutions qui ont survécu à la tourmente révolutionnaire, et porte en lui la destruction de l’ordre ancien. » N’oublions pas que ce sont les libéraux, qui préparent et commencent les révolutions avant de céder la place à des hommes plus radicaux. La seconde gauche, celle des Jacobins, est autoritaire ; elle inspire un courant, exerçant une grande influence, qui place tous ses espoirs en un Etat fort, seul capable de réaliser l’utopie socialiste – l’aboutissement naturel de ce courant étant la dictature du Prolétariat. Enfin la troisième gauche, celle de la Révolte, présente chez les Enragés et chez Babeuf, engendrera la gauche révolutionnaire et l’anarchisme.

Il est utile de compléter le classement de Jean Defrasne par la vision chronologique des gauches due à Georges Lefranc, qui fait ressortir l’évolution de la Gauche comme course aux extrêmes. Georges Lefranc, qui écrit une histoire des gauches de même que René Rémond écrit une histoire des droites, distingue quatre périodes qui se succèdent dans le temps – chaque période étant marquée par la prééminence d’une tendance de la Gauche. Ce sont celles de la gauche libérale (1804-1880), de la gauche anticléricale et démocratique (1880-1905), de la gauche socialiste (1905-1917), de la gauche communiste (1917- ?). Ainsi apparaît clairement la tendance à la radicalisation, à l’extrémisme, de la Gauche – tendance somme toute naturelle pour une force révolutionnaire. Des libéraux de 1789, pétris de bonnes intentions, défenseurs des droits de l’homme, on aboutit aux tyrans inhumains des régimes communistes du XXe siècle, en passant par les démocrates « bouffeurs de curés ».

La gauche libérale fait exception : elle ne se radicalise pas, au contraire elle s’humanise à tel point qu’elle devient conservatrice. Curieux phénomène qui s’explique par le déroulement de l’histoire. Les bourgeois libéraux, qui avaient déclenché la Révolution de 1789, se retrouvèrent au pouvoir quelques décennies plus tard – tout naturellement ils devinrent conservateurs puisque défenseur du nouvel ordre bourgeois. Grâce à la Monarchie de Juillet, expression parfaite du règne de la Bourgeoisie, le libéralisme va se transformer en orléanisme que l’on ne sait plus comment qualifier : fausse gauche ou fausse droite ? Toujours est-il que l’orléanisme va se maintenir jusqu’à nos jours en devenant ce que Julius Evola a nommé la « droite économique » qui est en effet située à la droite des partis de gauche, sans être pour autant de droite. […]

Comparée à la Gauche triomphante qui n’a cessé de progresser depuis la Révolution française et qui maintenant gouverne notre planète par régimes libéraux ou communistes interposés, la Droite présente le triste visage du déclin. Plutôt que de parler de division en divers courants, il serait plus réaliste de prononcer le mot de disparition : en effet la véritable droite, la droite traditionnelle, disparaît avec le comte de Chambord, à la fin du XIXe siècle. Certes il se trouve encore aujourd’hui des traditionalistes, des royalistes, mais la droite traditionnelle a cessé d’exister en tant que force politique – Evola prétend qu’elle s’est maintenue en Autriche jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale. Comment pourrait-il en être autrement dans un monde fondamentalement anti-traditionnel ? C’est pourquoi la distinction établie par René Rémond entre trois droites se révèle finalement assez superficielle : utile comme instrument d’analyse, elle ne va pas au fond des choses mais demeure valable sur le plan parlementaire… ainsi, on ne peut contester, qu’au début de la IIIe République, les légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes, forment la droite de l’Assemblée. La première droite, la droite légitimiste, va donc disparaître, quant aux deux autres : l’orléanisme et le bonapartisme, ce ne sont, nous l’avons vu, que de fausses droites.

Pourquoi des fausses droites ? C’est ce qu’il faudrait expliquer. Nous avons vu que la Bourgeoisie révolutionnaire est devenue conservatrice après s’être emparé du pouvoir en 1830. Ainsi prend naissance l’orléanisme qui n’est qu’un avatar du libéralisme, expression de la philosophie bourgeoise. En ce qui concerne le bonapartisme, l’étude de ses origines se montre suffisamment éclairante. Bonaparte était un Jacobin, comme le prouve son attitude envers l’Église et la Royauté, mais un Jacobin pragmatique qui, pour réaliser son rêve d’Etat centralisateur, a dû composer avec la société de son temps, d’où la signature du Concordat et la création d’une nouvelle noblesse. Le bonapartisme, né de la Révolution française, est un césarisme plébéien qui prend appui sur les masses populaires – on ne saurait être plus anti-traditionnel. Napoléon III a fort bien jugé l’action de Napoléon Ier : « Il tua l’Ancien Régime en rétablissant tout ce que ce régime avait de bon. Il tua l’esprit révolutionnaire en faisant triompher les bienfaits de la Révolution. » Il est donc impossible de considérer le bonapartisme comme un véritable parti de droite, même s’il est devenu conservateur (mais non réactionnaire !) et s’il figure à droite de l’échiquier politique. […] »

Cette soi-disant « droite » incarné par le parti Les Républicains est en réalité une gauche libérale, c’est-à-dire la première gauche. C’est le parti des libéraux. Ces derniers sont de gauche; le libéralisme est une doctrine de gauche. Ils sont une gauche sans conviction, si l’on veut.

Ce libéralisme s’est transformé en orléanisme, comme le dit l’auteur, et c’est justement cette tendance qui donnera ce qu’on appelle la « droite orléaniste », incarné aujourd’hui par le parti Les Républicains. L’ancêtre de ce parti était incarné dans les années 30 par les Modérés sur lesquels l’académicien de droite Abel Bonnard avait écrit un livre en 1936 (intitulé « Les Modérés »). Voici un extrait du livre qui résume bien cette fausse droite :

« Toute la nature des modérés les conduit au sentiment où elle s’avoue : c’est l’admiration qu’ils ont pour leurs adversaires. S’ils sont le parti qui ne s’est pas fait respecter, s’ils ont été toujours traités en inférieurs par les maîtres du régime, c’est qu’ils ont accepté cette infériorité en eux-mêmes. Ils dépendent des hommes de gauche par leurs idées et leurs sentiments. N’ayant point de doctrine qui leur soit propre, et selon laquelle ils puissent être et agir, leurs opinions sont déterminées par celles des gens à qui ils croient s’opposer. Ils sont modérés, non point par des principes qui leur appartiennent, mais en faisant un pas de moins dans le même sens que leurs adversaires, en étant un peu plus timides dans les mêmes déraisons, en s’abandonnant aux mêmes excès avec un reste de pruderie, en versant une goutte d’eau dans un vin qui n’est pas le leur : leur sagesse consiste à être moins fous d’une ligne. Le modéré finit par n’être plus qu’un radical sans relief, que l’ombre d’un homme de gauche. Quand on cause avec eux d’un transfuge qui les a quittés, pour passer dans l’autre camp, on voit bien qu’ils le blâment moins qu’ils ne le jalousent : celui qui semble les avoir trahis n’a fait que les devancer ; il est naturel que des hommes en route envient un homme arrivé. C’est parce qu’ils sont pétris de ces sentiments que les modérés n’ont pas de jour plus beau dans leur vie que celui où ils sont applaudis par leur adversaires : ils ne prennent pas garde au sens injurieux de ces applaudissements ; ils ne s’avisent pas que si l’on craignait le moins du monde l’effet du discours qu’ils prononcent, ils seraient, au contraire, interrompus, hués et vilipendés. »

Cette fausse droite est composée d’hommes de gauche sans conviction qui ne font que suivre la gauche dans son mouvement en se mettant à sa remorque. Au mieux, les plus à droite dans cette tendance ont un conservatisme mou, superficiel et mêlé de libéralisme qui disparait à la moindre pression venant de la gauche (position contradictoire analysée ici). Dans tous les cas, ils finissent par adhérer aux réalisations de l’idéologie de gauche sans jamais les remettre en question. Ce qui est logique vu que leur pensée est celle de la gauche. Il est donc tout aussi logique de les voir adhérer, aux côtés des autres partis de gauche, à un « Front Républicain » contre le Front National (qui n’est pourtant pas une vraie droite) lors des périodes d’élections.

Patrick Buisson a bien saisi la distinction entre les fausses droites et la véritable. Extrait de son livre La cause du peuple :

« C’est en pleine guerre froide que René Rémond rédige et publie son célèbre ouvrage La Droite française de 1815 à nos jours. Il a alors le mérite de s’attacher à analyser l’itinéraire intellectuel et le corpus idéologique de tout un mouvement de pensée et d’action auquel il confère une unité inattendue, mais non sans le diviser en trois familles qui lui paraissent constitutives de son histoire : la droite légitimiste, la droite orléaniste et la droite bonapartiste. L’ordre catégoriel qu’il invente, et qui est promis à un bel avenir, achoppe cependant sur un préjugé essentiel : que des courants puissent être classés à droite suffit-il à en faire ontologiquement des forces de droite ? Ainsi que le démontreront par la suite les travaux de Stéphane Rials et de Frédéric Bluche, deux des trois droites répertoriées par Rémond n’ont en fait de droite que le nom. Elles ne sont de droite que par la position qu’elles occupent sur le spectre politique, ce qui en fait, tout au plus, des « droites situationnelles » qu’il convient de distinguer de la droite originelle. Tels sont les cas du bonapartisme et de l’orléanisme que les vicissitudes de l’histoire ont progressivement déportés vers la droite, mais qui ont été originellement des centres ; le premier par sa volonté de synthèse entre les idées révolutionnaires et conservatrices, le second au titre de son rejet des extrêmes républicains et légitimistes. Plus encore que la Révolution française, c’est le capitalisme qui constitue la pierre de touche de la droite. Expression politique de l’idéologie libérale, adhérant à sa logique individualiste et contractualiste, la mouvance orléaniste fait très rapidement cause commune avec la bourgeoisie capitaliste au point de s’identifier, une fois parvenue au pouvoir, par la voix d’un Guizot ou d’un Thiers, à la défense exclusive de ses intérêts. Le césarisme bonapartiste se montre, quant à lui, plus circonspect vis-à-vis de la mainmise capitaliste sur l’économie. Avec son essai Extinction du paupérisme, Louis-Napoléon Bonaparte est l’un des rares hommes politiques de son temps à s’intéresser à la question sociale sous un angle au demeurant plus socialiste. Symboliquement, le Second Empire s’emploiera à rehausser la valeur sociale du monde ouvrier, même si Napoléon III ne pourra mener jusqu’au bout ses projets réformistes. De manière générale, la droite bonapartiste et son épigone gaulliste, réactivant le colbertisme d’Ancien Régime, se distinguent ultérieurement en affirmant la nécessité d’une intervention de l’Etat dans l’économie, intervention qui exige pour être efficace des institutions stables et un pouvoir politique fort.

En amont de ces droites par déshérence, la droite réactionnaire, qu’on la nomme contrerévolutionnaire, légitimiste, traditionaliste ou qu’elle évolue sous la bannière du catholicisme social, s’inscrit d’emblée dans une opposition radicale, aussi philosophique que politique, au libéralisme et au capitalisme. Les choix fondamentaux en jeu sont la solidarité collective avant l’émancipation individuelle, la communauté naturelle plutôt que la sociabilité contractuelle, l’enracinement local contre le déracinement cosmopolite. Toute une littérature réactionnaire s’attache à dénoncer avec horreur les effets ravageurs de la mutation économique engendrée par la révolution industrielle, aussi bien l’exploitation du prolétariat que la dégradation morale corrélative de la bourgeoisie, les deux étant jugés contradictoires avec ce qu’exige l’« art politique », soit les conditions d’un ordre social juste. »

Patrick Buisson précise bien que la « droite orléaniste » adhère à la « logique individualiste et contractualiste » du libéralisme. Or, l’individualisme est la caractéristique de fond de la philosophie de gauche.

Le soi-disant clivage gauche/droite entendu comme clivage PS/Les Républicains n’est en réalité qu’une divergence entre deux tendances de gauche : une gauche social-démocrate (PS) et une gauche libérale (Les Républicains).


Extrait d’un texte d’Olivier Mathieu à propos de la réédition en 1986 du livre Les Modérés d’Abel Bonnard :

« Mais Les Modérés ne se contentent pas de brocarder la faiblesse, la lâcheté, la pusillanimité des libéraux, leur éternelle tentation de composer avec leurs adversaires jusqu’à n’être plus que des « radicaux sans relief », « l’ombre des hommes de gauche ». C’est ici une synthèse historique complète où Bonnard, à travers tout le XIXe siècle, étudie la nature et le rôle joué (ou pas joué) par le modéré. Avec pertinence, il remonte jusqu’aux sources – c’est-à-dire 1789 – de l’impuissance collective presque toujours manifestée par la droite parlementaire. »

L’auteur confirme bien que la « droite parlementaire » est composée par les libéraux qui sont des hommes de gauche sans conviction. Cette fausse droite partage la philosophie de ses soi-disant adversaires de gauche.

Sachant que la gauche tient les commandes du pays dans tous les domaines et qu’elle tient les esprits qu’elle dérègle, elle donne une vision fausse, hémiplégique et subjective, de la politique qui se résume ainsi : toute la gauche excluant les libéraux est appelée gauche (ce qui est juste), les libéraux sont appelés « droite » alors qu’ils sont ontologiquement de gauche, et tout ce qui se situe à droite des libéraux est appelé « extrême-droite », c’est-à-dire tout ce qui se rapproche ou qui correspond à une philosophie de droite. Les gens de gauche fonctionnent sur cette vision falsifiée directement issue de leur pensée. Et les gens (plus ou moins) de droite (donc classé « extrême-droite » par la bêtise de gauche) qui nient le clivage gauche/droite (comme Alain de Benoist par exemple) s’appuient sur cette vision déréglée venue de la gauche. Ils se font piéger par la bêtise de gauche. Par contre, les gens réellement de droite ont souvent conscience de l’imposture de la fausse droite et ont une vision plutôt objective et juste du clivage gauche/droite.

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