L’idéalisme

Emmanuel Kant

La pensée de gauche repose sur une philosophie idéaliste, au contraire de la droite qui repose sur une philosophie réaliste.

Voici un résumé de Jean Daujat pour comprendre ce retournement de la pensée (extrait d’un texte sur le marxisme et le communisme) :

« […]

Pensée chrétienne et pensée moderne

Il s’agit donc d’abord de mettre en relief quelques convictions fondamentales de la pensée chrétienne et traditionnelle pour mieux comprendre par confrontation avec elles les positions marxistes qui s’y opposent. Ce sont des convictions très élémentaires dont la plupart des gens sont imprégnés sans songer à les formuler tant elles leur paraissent aller de soi – et c’est pourquoi le communisme les déroute et leur paraît impénétrable parce qu’ils n’ont pas même idée que ces convictions premières puissent être discutées. Il est indispensable de formuler ces convictions premières supposées par la pensée commune de la plupart des hommes pour leur en faire prendre conscience et les préparer à mieux saisir les secrets d’une philosophie qui précisément refuse ces fondements de la pensée commune.
La première conviction fondamentale, non seulement de la pensée chrétienne, mais encore de toute la pensée humaine avant les deux derniers siècles, c’est que l’affirmation humaine a un sens, c’est que oui et non (le « est, est ; non, non » proclamé par Jésus dans l’Evangile1 : que oui soit oui et que non soit non) sont des mots qui ont un sens et qui ne peuvent être interchangés, c’est que oui n’est pas non, que oui est oui et que non est non, c’est qu’on ne peut pas dire un jour le contraire de ce que l’on a dit la veille sans être infidèle à sa propre pensée et sans être au moins une des deux fois dans l’erreur, c’est en un mot qu’il y a une vérité et une erreur qui ne se confondent pas. Et voilà pourquoi la plupart de nos contemporains sont si déroutés de voir les communistes dire si tranquillement un jour le contraire de ce qu’ils ont dit la veille, et son portés à interpréter cela comme une conversion ou un reniement de leur position antérieure.
Allons plus loin : c’est une conviction spontanée des hommes, non seulement qu’il y a une vérité qui se distingue de l’erreur, mais encore que cette vérité ne dépend pas de nous, que nous n’en avons pas le choix, qu’elle résulte de ce qui est et s’impose à notre intelligence. Par exemple, cela s’impose à notre intelligence de reconnaître que 2 + 2= 4 et il ne dépend pas de nous qu’il en soit autrement, cela s’impose à nous de reconnaître que l’homme est bipède et il ne dépend pas de nous qu’il en soit autrement. Si oui et non ont un sens pour le commun des hommes, c’est parce que le commun des hommes pense que notre intelligence doit reconnaître la réalité telle qu’elle est, que les choses sont ce qu’elles sont et qu’il ne dépend pas de nous qu’elles soient autrement. La dépendance de notre intelligence vis-à-vis de la vérité ou de la réalité à connaître, voilà la première conviction fondamentale de la pensée commune.
La seconde, c’est qu’il y a un bien et un mal, des choses bonnes et des choses mauvaises, et que l’un n’est pas l’autre, et que le bien est à aimer et à rechercher. Pour l’homme courant, le mot « bon » a un sens comme le mot « oui » et le mot « vrai ». Et là aussi il faut aller plus loin : c’est une conviction spontanée qu’il ne dépend pas de nous que ce qui est bon soit mauvais et que ce qui est mauvais soit bon, que le bien et le mal existent dans la réalité, que ce qui est bien s’impose à notre volonté pour être aimé et recherché et ce qui est mal pour être évité, par exemple, que ce n’est pas nous qui avons inventé que la loyauté et la sincérité sont bonnes et que le mensonge est mauvais. Ici encore, la conviction fondamentale de la pensée commune affirme une dépendance : la dépendance de notre volonté vis-à-vis du bien à aimer et à vouloir.

Précisons et approfondissons, en employant un langage plus philosophique, ce qu’affirment ces deux convictions : elles affirment la nécessaire soumission de notre pensée et de notre volonté à un objet qui s’impose à elles et dont elles dépendent, de notre pensée à la vérité à connaître, de notre volonté au bien à aimer et vouloir. La soumission à l’objet2 , voilà la règle spontanée de la conscience humaine que la pensée moderne s’acharnera à ruiner et que le marxisme renversera totalement. Mais pourquoi cette soumission à l’objet dans la pensée traditionnelle ? En raison de la conviction que l’homme est un être imparfait, inachevé, incomplet, qui tend vers des perfections à acquérir, qui doit donc se soumettre, se subordonner à ce qui le complète, l’achève, le perfectionne. Notre intelligence, initialement vide de toute connaissance et plongée dans l’ignorance, trouve son enrichissement et sa perfection dans la soumission à la vérité, elle y acquiert la science. L’homme à qui il manque tant de choses trouve son bien et se perfectionne, devient meilleur en se subordonnant au bien à aimer et à vouloir.
Les convictions premières que nous venons d’indiquer sont au fond de la pensée grecque3 comme de la pensée chrétienne : elles sont purement et simplement traditionnelles. Mais le christianisme les explique et leur donne des fondements plus profonds : la raison de cette imperfection humaine qui exige la soumission de l’homme à un objet pour se perfectionner, c’est que l’homme est créature, c’est qu’il ne s’est pas fait lui-même et n’a pas créé la réalité qui l’entoure, mais que tout cela – lui-même et toutes choses – est l’œuvre de Dieu ; d’où une dépendance radicale vis-à-vis de Dieu qui se trouve au fond même de l’existence de toute créature. Pourquoi notre intelligence doit-elle se soumettre à une vérité qui s’impose à elle et ne dépend pas d’elle ? Parce que ce n’est pas nous qui avons fait la réalité, c’est Dieu qui l’a créée et nous ne pouvons, nous, qu’enrichir notre intelligence – qui n’a rien créé – en connaissant cette réalité telle qu’elle est, c’est-à-dire telle que Dieu l’a créée. La soumission au réel, c’est en définitive la soumission de l’intelligence créée à Dieu, créateur de cette réalité4. Pourquoi ne devenons-nous meilleurs que si notre volonté se soumet à un bien à aimer et à vouloir qui s’impose à elle et ne dépend pas d’elle, se subordonne à des buts à poursuivre dans lesquels nous trouvons les perfections qui nous manquent ? Parce que Dieu nous a créés ainsi. Parce que nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes et n’avons pas décidé nous-mêmes de notre nature, de ses lois et de ses exigences, mais nous sommes tels que Dieu nous a faits, avec en nous des exigences et des besoins dont il est l’auteur, et si c’est tel bien qu’il faut aimer et vouloir, tel but qu’il faut poursuivre pour devenir meilleurs et nous perfectionner, cela vient de ce que nous sommes tels, donc de ce que Dieu nous a créés tels. Les lois qui nous conduisent à notre bien – ce sont les lois morales – résultent de ce que nous sommes, et par conséquent elles viennent de l’auteur de notre existence dont nous dépendons, et ce n’est pas nous qui en avons le choix. Créature, l’homme n’a rien par lui-même : il dépend de Dieu dans son existence, dans la vérité à connaître, dans le bien à aimer pour se perfectionner. Le fond de la pensée chrétienne, c’est l’affirmation de cette dépendance radicale de l’homme vis-à-vis de Dieu, dépendance qui n’est nullement pour lui une contrainte extérieure, mais la source intérieure de son existence même comme de tout bien, de tout perfectionnement.

Voilà la pensée contre laquelle, face à laquelle la pensée moderne va se constituer jusqu’à aboutir au marxisme qui en sera la négation radicale.
Le courant dominant qui va entraîner toute cette pensée moderne et en marquer les grandes étapes, c’est ce que, en philosophie, on appelle l’idéalisme. Peut-être s’étonnera-t-on que l’on doive aboutir par là au marxisme qui est couramment connu comme matérialiste : Marx pourtant est un élève de Hegel, sa pensé s’est formée à l’école de Hegel, qui est d’ailleurs à la source de tous les grands totalitarismes contemporains. Or Hegel est précisément le terme du courant idéaliste, le philosophe qui a professé ce qu’on appelle l’idéalisme absolu – et nous verrons que pour comprendre le marxisme il faut l’expliquer comme ce que nous appellerons un retournement matérialiste de l’idéalisme hégélien.

Qu’est-ce donc que l’idéalisme ? A la racine de toute la pensée moderne, il y a une attitude d’orgueil, une revendication d’indépendance totale de l’esprit humain se manifestant par le refus de cette soumission à l’objet qui était au fond de la pensée chrétienne : c’est l’homme qui veut trouver tout en lui-même et rien qu’en lui-même sans avoir à reconnaître aucune dépendance ni à se soumettre. L’idéalisme, c’est l’intelligence qui veut trouver tout en elle-même, dans ses propres idées ou conceptions, et refuse toute soumission à une vérité qui s’impose à elle et ne dépende pas d’elle, qui ne soit pas une construction de l’esprit. L’idéalisme, c’est l’esprit humain qui vit dans ses propres constructions sans dépendre d’aucune réalité à connaître telle qu’elle est. La pensée, pour l’idéalisme, n’est pas connaissance d’une réalité objective qui la domine et la façonne, mais elle est purement idéale, pure construction de l’esprit se développant selon ses propres lois qui sont les lois de l’esprit sans dépendre d’aucune réalité qui ne soit pas en elle. Il est facile de voir à quel point ce système philosophique a imprégné une grande partie de la psychologie contemporaine : il n’y a qu’à observer combien les hommes, dans toutes leurs activités, s’éloignent de plus en plus de la soumission au réel, de la docilité à ce qui est, pour ne plus écouter que les constructions de leur esprit, jusqu’au jour où ils se brisent contre la réalité existante dont ils n’ont pas voulu tenir compte ; notamment, on peut observer combien l’homme contemporain est fécond en constructions sociales qui sont de pures créations de l’esprit, de purs cadres géométriques et juridiques conçus a priori et vides de toute réalité humaine, comme s’il suffisait d’un décret au Journal Officiel créant un cadre juridique et administratif pour faire exister une société réelle faite d’hommes vivants.
Il faut noter aussi – ce qui surprend de prime abord et demande réflexion pour être compris – les solidarités profondes qui existent entre idéalisme et matérialisme. Si, en effet, notre pensée ne nous est pas imposée par la réalité à connaître, si nos jugements ne sont pas réglés par la pure vérité objective, si ce sont de pures créations de notre esprit, d’où en réalité pourront-ils donc venir ? Si notre pensée et nos jugements ne sont plus soumis à la vérité, ils se formeront au gré de nos passions, de nos préférences sentimentales, de nos tendances instinctives, de nos intérêts matériels, c’est-à-dire qu’en définitive ils dépendront de la structure de notre organisme, de l’état de nos nerfs et de nos glandes, et tout finalement dépendra des seules forces matérielles : nous voyons déjà comment le matérialisme marxiste pourra se brancher sur une origine idéaliste.

Une autre solidarité est celle qui relie l’idéalisme au pragmatisme, c’est-à-dire à la philosophie qui affirme la primauté de l’action et fonde tout sur l’action. Cela aussi surprend de prime abord, mais on comprendra en réfléchissant que s’il n’y a plus de réalité à connaître, de vérité à contempler, s’il n’y a plus que des constructions de l’esprit, il en résulte qu’il n’y a plus qu’à agir (la pensée elle-même étant création, c’est-à-dire action), qu’à vivre dans un rôle perpétuellement et uniquement constructeur. Pour contempler, il faut un objet : la contemplation est absorption dans l’objet, livraison et soumission de soi à l’objet. Le refus de l’objet et de toute soumission ou dépendance conduit fatalement à l’action pure. Là encore, on voit comment le pur pragmatisme marxiste pourra se brancher sur une origine idéaliste. Toute attitude anticontemplative, tout activisme est sur la voie du marxisme.
Il nous reste maintenant à examiner comment l’idéalisme, qui va entraîner toute la pensée moderne sur la pente conduisant au marxisme, a pu prendre naissance et se développer par étapes. Le premier germe de cet idéalisme se trouve, au XVIIe siècle, chez Descartes, pour qui l’âme humaine est une pensée pure, un esprit pur tout à fait indépendant du corps et des sens (de sorte que toute la vie animale, tout ce qui n’est pas de l’ordre de la pensée pure est livré à un complet matérialisme, matérialisme qui subsistera seul au XVIIIe siècle chez les encyclopédistes). Il en résulte que pour Descartes la pensée ne dépend pas du réel, est coupée du réel et se suffit elle-même. Si Descartes maintient malgré cela une vérité qui domine la pensée, c’est que pour lui cette pensée dépend directement de Dieu qui est le seul garant de sa vérité : cercle vicieux puisqu’il faut supposer la vérité de la pensée pour découvrir la vérité de Dieu, qui deviendra ensuite la garantie de la vérité de la pensée elle-même.
Il suffira de supprimer cette intervention divine assurant la pensée de sa conformité au réel pour que la pensée soit définitivement enfermée en elle-même sans aucun lien possible à une réalité qui devient inconnaissable ; ce pas est franchi par Kant, premier maître de l’idéalisme moderne et du courant de philosophie allemande qui, de Kant à Fichte et de Hegel à Marx, dominera toute la pensée moderne. A travers le kantisme, source profonde du libéralisme sous lequel nous avons vécu depuis un siècle et demi, comme à travers le marxisme qui prend une telle influence aujourd’hui, c’est la domination intellectuelle et spirituelle de la pensée allemande qui s’exerce sur l’Europe et en pénètre les mœurs et les institutions. Pour Kant, la pensée n’est plus que la création de l’esprit humain selon le développement autonome de ses lois propres. Il n’y a plus alors de vérité qui s’impose, et cette autonomie de la pensée entraîne la doctrine de la liberté de pensée, chaque homme devenant maître de sa pensée sans qu’aucune règle de vérité s’impose à lui. De même d’ailleurs pour Kant la conscience humaine sera seule source de sa propre loi, se créera à elle-même sa règle de conduite ou sa morale, d’où la liberté de conscience. Ces deux libertés, ce refus fondamental de nécessités objectives qui ne dépendent pas de l’homme et auxquelles l’homme doit se soumettre, constituent la source de tout le libéralisme moderne, de toute la revendication d’indépendance absolue de l’homme.

Ce n’est là qu’une première étape de l’idéalisme. La seconde sera franchie par un élève de Kant, Fichte. Kant supposait, en dehors de l’esprit créateur de sa pensée, une réalité inconnaissable : ce réel inconnaissable est encore de trop pour l’idéalisme – et chez Fichte il ne reste plus que le moi auteur de la pensée, le moi dont le dynamisme agissant crée la pensée. Il ne faudrait pas croire qu’il n’y a là que rêveries de philosophe sans conséquences pour la vie des peuples. Ce Fichte est le Fichte du Discours à la nation allemande qui souleva l’Allemagne contre Napoléon5, et ceci se rattache étroitement à sa philosophie puisqu’il y fait appel au dynamisme germanique contre le fétichisme latin et occidental de la réalité stable : s’il n’y a plus de réalité stable qui soit et dure, il n’y a plus que le dynamisme de l’esprit agissant – et c’en est fait des formes stables du droit et de la morale, il ne restera qu’une action sans règle morale épousant le dynamisme de la vie, se conformant à tous les besoins vitaux de la puissance germanique. On voit qu’il y a là la source de tout ce qui a fait le fond du germanisme depuis plus d’un siècle : revendication des exigences de la vie, de l’action, de l’expansion vitale contre le droit et la morale. C’est exactement à une telle philosophie que la France a dû quatre invasions.
L’idéalisme absolu n’est pourtant point encore atteint avec Fichte, il ne le sera qu’avec Hegel, qui règne à l’Université de Berlin au siècle dernier et aura Marx pour élève. C’est que, en effet, le moi de Fichte est encore une réalité dont l’idéalisme négateur de toute réalité n’a que faire : Hegel franchit la dernière étape de l’idéalisme en le supprimant pour ne plus admettre que l’Idée pure dont l’évolution engendre à la fois toutes les consciences individuelles et toute l’histoire du monde. Dans l’hégélianisme il n’y a plus aucune réalité, l’Idée est tout : c’est l’idéalisme absolu. Mais si l’idée demeure elle-même, elle ne peut évoluer et constituer toute l’histoire. L’histoire va sortir de ce que chez Hegel on appelle la dialectique – et ceci est capital puisque le matérialisme de Marx se caractérisera comme « matérialisme historique » ou « matérialisme dialectique ». Nous avons dit que l’homme courant admet spontanément que oui n’est pas non, que oui et non s’excluent, que toute chose est ce qu’elle est, que l’absurde ou la contradiction est impossible. Hegel (et Marx le suivra) refuse cette conviction spontanée : l’idée n’est pas ce qu’elle est parce qu’elle devient, elle change sans cesse, elle n’existe que pour se contredire, se nier elle-même à chaque instant, de sorte que oui appelle non, se confond avec non dans le changement, il n’y a rien qui soit et dure, il n’y a que la contradiction perpétuelle dans l’évolution perpétuelle. Par la dialectique, l’idéalisme absolu est ainsi un évolutionnisme absolu – et si Marx changera l’idéalisme en matérialisme, il gardera la dialectique et l’évolutionnisme de sorte qu’on ne peut le comprendre sans le rattacher à Hegel. La dialectique présente d’ailleurs trois phases : la thèse où l’idée apparaît, l’antithèse où l’on passe à la contradiction, la synthèse, point de départ d’une nouvelle évolution. Chaque moment nie le moment précédent, et c’est ainsi que se crée l’histoire : l’histoire est une révolution perpétuelle, l’idée est en œuvre perpétuelle d’action révolutionnaire pour faire l’histoire en niant, en contredisant, en changeant ce qui est. Tout ce qui se présenterait comme une réalité est à nier et à détruire pour que se fasse l’histoire dans la contradiction et la révolution perpétuelles. Il n’y a plus aucune vérité stable qui serait vraie aujourd’hui, hier et demain : affirmer et nier n’ont plus de sens, affirmer et nier s’appellent et se confondent, seule demeure l’action qui fait l’histoire.

Hegel trouve dans l’Etat et son organisation militaire et administrative l’idée qui fait l’histoire, l’Etat est une idée, une conception créatrice d’histoire. Ce sera l’Etat prussien de Bismarck ne connaissant d’autre loi que celle de son propre développement, ou l’Etat totalitaire de Mussolini qui absorbe en lui les individus, puisque les consciences individuelles n’ont plus d’existence que dans l’idée qui les produit en son évolution.
Mais Hegel est en réalité à la source de tous les totalitarismes qui ainsi sont tous frères, puisque le racisme hitlérien et le marxisme en procèdent l’un et l’autre quoique sous des formes différentes. Notre dessein est ici de nous étendre longuement sur le marxisme : il nous faut pourtant caractériser en quelques phrases la filiation de l’hitlérisme par rapport à Hegel. L’hitlérisme est ce qu’on pourrait appeler une transposition vitaliste de la philosophie de Hegel : il s’oppose à l’idéalisme en faisant des idées un simple produit, un simple instrument ou un organe de la vie, des forces vitales qui sont le véritable agent créateur d’histoire. Et l’on retrouve l’évolutionnisme absolu appliqué à la force créatrice, au dynamisme de la vie qui se trouve au plus haut degré dans la race la plus puissante : la seule loi de l’histoire sera l’expansion vitale de la race supérieure, et il n’y aura pas d’autre vérité ni d’autre droit que les exigences perpétuellement variables de l’expansion vitale de la race. C’est cette race supérieure qui est le grand agent de révolution, façonnant l’histoire et créant la vérité et le droit par ses nécessités vitales. L’individu n’est plus qu’un élément, une cellule dans la vie collective de la race. De là ce qui nous apparaît comme les contradictions perpétuelles de l’hitlérisme : Hitler pourra déclarer qu’il reconnaît les frontières de la Pologne quand l’expansion allemande a besoin de la bienveillance polonaise pour attaquer les Tchèques, puis six mois après s’élever contre ces mêmes frontières polonaises quand l’expansion allemande se tourne vers la Pologne, la vérité et le droit changent avec les besoins d’expansion vitale de la race qui font la vérité et le droit, l’histoire est faite des contradictions perpétuelles de la vie dont le dynamisme révolutionnaire unit le oui et le non, l’affirmation et la négation, pour réaliser une œuvre gigantesque de transformation.

Mais l’hitlérisme n’est qu’une transposition vitaliste de l’idéalisme hégélien. Le marxisme est une transposition plus complète, une transposition matérialiste, et par là un véritable retournement.

[…]

Notes :

  1. Matth. V, 37.
  2. L’objet est au sens étymologique du mot ce qui fait face, ce qu’on a devant soi, ce qui est posé devant nous et s’impose à nous.
  3. Bien que Protagoras et quelques autres Grecs – mais qui font exception – aient ouvert le chemin à la pensée moderne.
  4. Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que nous ne puissions pas avoir une action sur la réalité pour la transformer : ce pouvoir lui-même nous a été donné par Dieu. Mais il ne peut s’exercer qu’en conformité à ce qui est : on ne transforme la réalité qu’en se soumettant à elle et selon les finalités que le Créateur y a incluses.
  5. Kant, lui, était contemporain de la Révolution de 1789. »

Autre texte de Jean Daujat intitulé « L’idéalisme et le désordre moderne » :

« I – Sources et manifestations de l’idéalisme

Jamais l’homme n’a disposé de tant de puissance, de tant de moyens pour dominer la nature qu’aujourd’hui… et pourtant jamais siècle n’a vu couler tant de larmes et tant de sang ; l’humanité contemporaine est frappée par le malheur et par l’angoisse, et le grand cri de la souffrance humaine montant de toutes parts hurle le désordre dans lequel nous vivons en même temps qu’il appelle un monde nouveau. C’est pourquoi il n’y a que projets de réforme et mouvements révolutionnaires. Mais on perd son temps tant qu’on ne connaît pas la cause du désordre moderne : ce n’est qu’en supprimant la cause qu’on peut supprimer le mal. La condition préalable de tous nos efforts est donc de rechercher la cause du mal : un désordre qui s’étend à toute la condition humaine et vicie une civilisation tout entière ne peut venir que de la manière même dont l’homme conçoit et oriente sa vie, c’est-à-dire d’une attitude de l’esprit.

Cette attitude de l’esprit qui a introduit l’humanité entière dans le désordre et sur le chemin de son malheur, qui même, comme nous le verrons, a déformé la structure de l’être humain, c’est l’idéalisme qui imprègne de plus en plus la mentalité et la psychologie tout entière de l’homme contemporain : attitude d’orgueil de l’homme qui veut tout tirer des constructions de son propre esprit, tout réduire à ses idées et tout régenter d’après ses idées, et qui refuse de se soumettre au réel et aux conditions que le réel impose à sa vie ; l’homme a fait lui-même son propre malheur en se heurtant à une réalité qu’il méconnaît, en refusant les conditions réelles de son bien, parce qu’il veut tout tirer de lui-même et ne suivre que les vues de son esprit. Tel est le fait fondamental qu’il nous faut analyser et expliquer et qu’il est indispensable de bien comprendre.

Prévenons tout de suite une objection : certains seront étonnés de cette accusation contre l’idéalisme, alors que souvent c’est dans le matérialisme qu’on a vu la cause principale de nos malheurs et de notre désordre. Nous montrerons que le matérialisme moderne est, lui aussi, une conséquence de l’idéalisme.

Qu’est-ce que l’idéalisme ?

La plupart des mots se terminant par le suffixe isme désignent une conception qui n’admet rien d’autre que ce qui a été joint à isme pour former le mot : par exemple, le matérialisme est la conception qui n’admet rien d’autre que la matière. Étymologiquement, l’idéalisme est la philosophie qui n’admet rien d’autre que les idées ou la pensée.

On ne peut bien comprendre cet idéalisme que dans son opposition aux convictions spontanées du sens commun. Le sens commun admet sans discussion que la réalité connue existe indépendamment de la pensée qui la connaît, et que la pensée doit se conformer à la réalité à connaître pour la connaître telle qu’elle est. La vérité est cette conformité de la pensée au réel, il y a erreur si la pensée ne correspond pas à la réalité. C’est justement cette dépendance de la pensée par rapport à la réalité connue que nie l’idéalisme pour affirmer une autonomie absolue de la pensée. Pour l’idéalisme, il n’y a pas de réalité connue par la pensée et existant indépendamment d’elle, il n’y a que la pensée, indépendante de toute réalité à connaître, la pensée entièrement autonome qui n’est que création ou développement de l’activité intellectuelle. Donc tout est construction de l’esprit.

Idéalisme et matérialisme

Au point de départ, l’idéalisme, n’admettant que ce qui est intérieur à la pensée, apparaît comme un pur spiritualisme. Mais on va comprendre aisément comment il conduit au matérialisme et détruit la notion même du spirituel. Si l’on admet avec le sens commun que la pensée est connaissance d’une réalité, elle est aussi présence en nous de la réalité connue, car la réalité connue est bien d’une certaine manière présente en nous dans la connaissance que nous en avons (par exemple, la personne à qui nous pensons est bien d’une certaine manière présente en nous dans notre pensée). Cette présence de la réalité connue dans la pensée qui la connaît n’est pas une présence matérielle, c’est une présence immatérielle, et ainsi nous découvrons le caractère immatériel ou spirituel de la pensée. Mais cette découverte du spirituel devient impossible si la pensée n’est pas la connaissance d’une réalité, mais un simple produit de l’activité intellectuelle. D’où viendra alors que nous ayons une telle pensée plutôt que telle autre si ce n’est pas la vérité connue qui s’impose à nous ? Ce ne pourront plus être que nos inclinations qui nous porteront à penser ceci plutôt que cela ; nous penserons, non plus d’après ce qui est vrai, mais au gré de nos intérêts, de nos cupidités, de nos sentiments, de nos instincts, de nos passions, c’est-à-dire en définitive en fonction du dernier état de nos nerfs et de nos glandes. La pensée devient un produit du cerveau comme la bile est un produit du foie.

L’idéalisme ne conduit pas seulement au matérialisme, mais encore au pragmatisme, c’est-à-dire à la philosophie qui supprime toute connaissance pour ne plus reconnaître que l’action ; s’il n’y a plus de vérité à connaître, il n’y a plus à chercher que l’utilité, l’intérêt, la réussite, l’efficacité ; tous les problèmes ne sont plus que des problème d’action et de succès, l’homme n’est plus qu’une action produisant sa propre pensée.

Idéalisme et athéisme

L’idéalisme a des liens profonds encore avec l’athéisme (ou avec le panthéisme, lequel n’est qu’un autre visage de l’athéisme). Incapables que nous sommes en effet de concevoir et de connaître directement l’être parfait et infini qui est Dieu, nous ne pouvons découvrir Dieu que par les choses qu’il a faites, que comme cause d’existence de toutes les réalités de ce monde1 ; parce que tous les êtres de ce monde existent, mais n’ont pas par eux-mêmes l’existence, il faut une cause qui leur donne l’existence, qui fasse qu’ils existent. Cet Etre premier qui existe par lui-même (Il s’est défini : « Je suis Celui qui suis ») et fait tout exister, nous l’appelons Dieu. C’est pourquoi saint Paul nous dit que le Dieu invisible s’est fait connaître par les choses visibles qu’il a faites. Ainsi quiconque reconnaît la plus humble réalité commence déjà à reconnaître Dieu en reconnaissant et acceptant ce que Dieu a fait. La soumission au réel est une soumission à Dieu auteur de toute réalité. Pourquoi la vérité s’impose-t-elle à notre pensée qui doit la reconnaître, pourquoi ne dépend-il pas de nous de faire que ce qui est vrai soit faux et que ce qui est faux soit vrai ? Parce que notre pensée doit se conformer à la réalité pour la connaître telle qu’elle est et cela parce que ce n’est pas nous qui avons fait ou créé la réalité, mais Dieu.
Voilà justement ce que l’idéalisme refuse : voulant tout tirer de l’esprit humain, il n’admet aucune réalité créée par Dieu. C’est l’orgueil qui refuse toute dépendance et se veut, comme Dieu, dans l’indépendance absolue qui tire tout de soi. L’idéalisme est une divinisation de l’intelligence humaine qui se prétend créatrice et capable de tout tirer d’elle-même comme l’intelligence divine. Cette prétention se heurte au réel que nous n’avons pas créé et qui est ce qu’il est, c’est-à-dire ce que Dieu l’a fait. Car précisément l’intelligence de l’homme est incapable de donner l’existence ou de faire exister. Ses inventions, ses conceptions ne peuvent que modifier ce qui existe. L’artiste, l’industriel, le technicien transforment des choses préexistantes, les arrangent différemment ; mais c’est le propre de Dieu, et de lui seul, de faire exister, d’être source de l’existence elle-même.

On voit quelle erreur il y a à présenter Dieu comme un « idéal« , c’est-à-dire comme une vue ou une création de l’esprit humain (ce serait alors l’homme qui se créerait un Dieu), produite pour satisfaire nos sentiments ou nos besoins religieux, de sorte que Dieu serait admis ou rejeté selon que nous éprouverions ou non ces sentiments ou ces besoins. On ne reconnaît Dieu qu’en le reconnaissant comme la réalité première dont dépend toute existence. Toute religion authentique relie à la réalité de Dieu ; elle est essentiellement réaliste. L’idéalisme ne relie l’homme à rien puisqu’il l’enferme en lui-même avec l’idéal qu’il se fabrique au sein des créations de son esprit dans une indépendance absolue : idéalisme et religion sont incompatibles.

Origine psychologique de l’idéalisme

D’où peut provenir cette attitude orgueilleuse ? Il nous paraît incontestable qu’elle a sa source historique dans ce qui domine toute la marche en avant de la civilisation depuis la Renaissance : le naturalisme.

Au sens étymologique du mot, le naturalisme n’admet rien d’autre que la nature. Dieu aurait pu créer les hommes sans rien d’autre en eux que leur nature humaine : dans ce cas, l’homme n’aurait à rechercher que sa perfection humaine, ou, comme on dirait aujourd’hui, son épanouissement d’homme. En réalité, par un acte entièrement libre de pur amour, par une pure générosité, Dieu a fait aux hommes un don que leur nature ne comportait en rien et auquel elle était absolument incapable d’aspirer, don qu’on appelle pour ce motif la grâce : le don de devenir ses enfants, recevant de lui comme d’un père la communication de sa nature même de Dieu et de sa vie même de Dieu. C’est cette vie divine qu’on appelle la vie surnaturelle.

C’est pour cette perfection, non plus humaine, mais divine, pour ce don de la vie même de Dieu que les hommes ont été créés : leur nature humaine n’existe que pour recevoir ce don et en vivre et porter en elle Dieu présent comme objet connu et aimé, Dieu vivant en eux comme en un temple spirituel. Or les démons d’abord, Adam et Eve ensuite, se sont complu dans leur nature et leurs perfections naturelles au point de ne vouloir rien d’autre. Voilà le naturalisme. C’est la nature qui se refuse à la grâce pour s’enfermer en elle-même, ne compter que sur elle. L’orgueil est là sous sa forme première et radicale : volonté d’indépendance absolue qui refuse ce qu’on ne doit pas à soi-même et aboutit à tout ordonner à soi, à ne vouloir que soi et ce qu’on tire de soi.

Remarquons en passant que le naturalisme n’est pas forcément matérialiste puisqu’il est d’abord orgueil de l’esprit et commence chez les démons : il ne peut y avoir matérialisme dans l’esprit pur. Toute la tradition chrétienne a vu le plus grand mal dans le péché de l’esprit révolté contre Dieu. On voit par là la sottise de ceux qui se déclarent satisfaits dès qu’on leur parle de « spiritualisme » ou de « forces spirituelles », comme si les démons et l’orgueil de l’homme n’étaient pas des forces spirituelles.

Le Moyen Age ne cherchait que le règne du Christ, que la vie de Dieu donnée à l’humanité par Jésus-Christ, et lui subordonnait tout le reste, y compris tout l’ordre du développement humain naturel, l’ordre de la marche en avant de la civilisation : le progrès humain s’y faisait dans et pour le règne du Christ, le christianisme imprégnait et inspirait toutes les activités humaines. Ce qu’on a appelé la « Renaissance » a consommé la rupture entre le christianisme et le développement humain : celui-ci sera désormais recherché pour lui-même, pris comme but. C’est ainsi le naturalisme qui inspirera depuis tout le mouvement de l’histoire. Et c’est peu après la Renaissance, au XVIIe siècle, que va naître la philosophie moderne avec les premiers germes de l’idéalisme.

Développement de l’idéalisme dans la pensée moderne

C’est l’orgueil de Descartes qui a apporté dans la pensée moderne le point de départ de l’idéalisme (Descartes lui-même n’échappant que par un cercle vicieux aux conclusions idéalistes résultant de ses principes), comme d’ailleurs la source de toutes les autres erreurs du monde moderne, lequel n’échappera à ses malheurs qu’en rejetant l’influence cartésienne.

Descartes, en effet, prétend remettre en question tout ce qu’on avait pensé avant lui et reconstruire à lui tout seul toute la science et toute la philosophie en se fiant à sa seule raison. Cela va l’amener au « doute méthodique », à la remise en question de toutes les convictions spontanées du sens commun. Certes, Descartes compte bien conclure que notre intelligence connaît la réalité, mais il veut que cette conclusion soit démontrée ; par conséquent il estime nécessaire de commencer par la mettre en doute et de supposer d’abord qu’il se pourrait que notre intelligence ne connût aucune réalité et que toute notre pensée ne fût qu’une immense illusion. Un tel point de départ, si l’on ne veut pas se contredire, entraîne inévitablement l’idéalisme ; car pour démontrer que notre intelligence connaît bien le réel et peut affirmer le vrai, il faut se servir de l’intelligence elle-même ; or la démonstration n’a de valeur que si l’on suppose que l’intelligence connaît le réel et prouve le vrai, ce qui est justement ce que l’on a mis en doute. Le point de départ de Descartes enferme en elle-même l’intelligence en la séparant du réel – qu’on la suppose susceptible de ne point connaître. Ainsi séparée du réel, l’intelligence ne pourra jamais plus le rejoindre : elle ne peut plus que s’isoler à l’intérieur de ses propres constructions – et c’est l’idéalisme. En effet, si l’intelligence n’est point d’abord et spontanément connaissance de la réalité, c’est notre pensée que nous allons commencer par connaître : Descartes commence ainsi sa philosophie. Ce que nous connaissons d’abord et directement, selon Descartes, c’est notre propre pensée. Il s’agit alors de savoir si cette pensée est une image fidèle de la réalité. Tâche impossible : on ne peut savoir si un portrait est ressemblant qu’en le comparant au modèle, on ne pourrait savoir si notre pensée est une image fidèle du réel qu’en la comparant au réel ; pour cela, il faudrait connaître directement le réel, ce que justement Descartes a supposé impossible. Un homme enfermé seul dans une geôle sans portes ni fenêtres avec des tableaux accrochés aux murs ne pourra jamais savoir s’ils ressemblent à quelque modèle que ce soit : ainsi l’homme de Descartes est enfermé à l’intérieur de sa pensée et plus rien ne peut exister pour lui en dehors de cette pensée elle-même et de ses créations. La philosophie de Descartes est donc la rupture du lien spontané, naturel, immédiat, entre l’intelligence qui connaît et la réalité connue.2

Nous avons dit que Descartes prétend éviter des conclusions idéalistes et pouvoir conclure que notre intelligence connaît le réel. Comment y parvient-il ? Il soutient que, puisque nous ne sommes pas l’œuvre d’un malin esprit qui se serait amusé à nous tromper, mais de Dieu qui ne peut ni se tromper ni nous tromper, nous avons la garantie que notre pensée, qui nous a été donnée par lui, est une image fidèle du réel. Ce raisonnement, qui prétend justifier nos connaissances naturelles, comme on justifie la Révélation, est un cercle vicieux. D’une part, Descartes s’appuie sur Dieu pour justifier que notre intelligence connaît le vrai, mais d’autre part il est obligé de supposer que notre intelligence connaît le vrai pour affirmer l’existence de Dieu et que nous sommes son œuvre. Or il faut d’abord connaître le réel pour trouver Dieu comme auteur du réel, mais nous ne pouvons connaître Dieu d’abord et directement. Descartes a donc posé un point de départ qui conduit infailliblement à l’idéalisme en mettant en doute la certitude spontanée et immédiate que l’intelligence connaît le réel et en supposant que nous connaissons d’abord notre propre pensée.

Les conséquences du point de départ de Descartes seront tirées par Kant, premier des grands philosophes idéalistes, et dont l’influence domine toute la pensée moderne. Pour Kant, la réalité est inconnaissable et notre pensée n’est pas connaissance de la réalité, mais produit de l’activité de l’esprit humain. Celui-ci n’a donc pas à se soumettre, à se conformer au réel, mais à développer sa pensée d’une manière autonome. Cette philosophie va engendrer l’individualisme et le libéralisme, chaque esprit humain individuel étant maître absolu de sa pensée, et par conséquent de sa conscience, de son action, de sa vie.

Mais la philosophie de Kant apparaît encore illogique par rapport à son point de départ idéaliste ; elle maintient l’existence, indépendante de nous, d’une réalité inconnaissable (c’est d’ailleurs ce qui permettra à Kant d’admettre, pour des raisons d’ordre pratique, l’existence de Dieu). Cette réalité inconnaissable de Kant sera jetée par-dessus bord par un de ses élèves, Fichte. Pour lui, il n’y a plus que l’activité du sujet pensant, auteur de sa propre pensée.

Nous ne sommes pourtant pas encore parvenus au terme du développement de l’idéalisme, car la philosophie de Fichte maintient la réalité du sujet pensant créateur de sa pensée. L’idéalisme absolu sera atteint par Hegel qui supprime toute réalité, aussi bien du sujet pensant que de l’objet connu, pour n’admettre plus rien d’autre que l’idée, dont l’évolution et le développement engendrent toute la série de consciences individuelles en même temps que tous les événements de l’histoire.

Chaque conscience individuelle n’est plus qu’une phase ou un élément du développement historique collectif de la pensée. Nous sommes passés à un collectivisme absolu ; effectivement, l’influence de Hegel sera à la source des totalitarismes contemporains, l’hitlérisme et plus encore le communisme, où l’individu n’est plus qu’un élément de l’Histoire qui se fait. Il n’y a aucune vérité, aucun bien à considérer puisqu’il n’y a plus de réalité à laquelle il y aurait à se conformer ; seules comptent les exigences collectives du développement de l’Histoire.

Karl Marx a été l’élève de Hegel : la philosophie de Hegel est à la source du marxisme, qui en constitue une transposition matérialiste. Marx en effet retourne la philosophie hégélienne en affirmant que la pensée n’est qu’un produit du cerveau humain et par conséquent de la matière qui le forme. Pour le marxisme n’existent que les forces matérielles dont la perpétuelle évolution engendre tous les faits de l’Histoire ; l’homme n’est plus alors rien d’autre qu’une action matérielle qui s’exerce pour transformer le monde, et la philosophie n’a plus d’autre rôle que de conduire à exercer l’action matérielle transformatrice ou révolutionnaire la plus puissante. Ni vérité ni bien : seule compte l’efficacité de l’action matérielle qu’on exerce – et l’individu n’a de puissance, n’existe, que comme élément et instrument de la puissance collective.3

De Descartes à Marx nous avons suivi le développement logique de la pensée moderne. On ne peut échapper à ce rigoureux enchaînement qu’en échappant au point de départ même de l’idéalisme, c’est-à-dire en rétablissant la dépendance, que Descartes a rompue, entre la pensée et la réalité.

Pensée et réalité

Le point de départ de l’idéalisme consiste à douter que notre intelligence soit capable de connaître quelque chose et d’affirmer le vrai. Or cette mise en question est impossible et absurde : si l’intelligence est incapable d’affirmer le vrai, comment peut-elle affirmer – et prouver – qu’elle en est incapable ? On répondra qu’elle n’affirme rien, qu’elle doute simplement. Mais alors elle affirme qu’elle doute, et qu’il est vrai qu’elle doute ; comment le peut-elle si elle n’a aucun pouvoir de distinguer le vrai ? Dès que l’intelligence pense, elle connaît et affirme quelque chose ; sa nature même ne consiste en rien d’autre que connaître et affirmer. Le seul moyen pour l’intelligence de douter effectivement de son pouvoir de connaître, c’est-à-dire de douter d’elle-même, c’est de cesser d’exister, de devenir « végétal », comme Aristote le répondait déjà à Protagoras, premier des idéalistes. Or nous ne sommes pas des végétaux, nous pensons, notre pensée est connaissance de quelque chose. Il ne peut pas plus être question de le démontrer que de le nier : c’est un fait, cela nous est donné avec notre propre existence et notre nature humaine. Toute mise en question de ce fait est contradictoire, impossible.

Descartes dit que nous connaissons d’abord notre pensée et qu’il s’agit de savoir si elle est une image fidèle du réel. Mais on ne connaît la pensée que si l’on pense à quelque chose, c’est-à-dire si l’on connaît quelque chose. Par sa nature même, la pensée est connaissance : il lui faut d’abord connaître une réalité pour exister et ensuite pouvoir se connaître elle-même. Comparer la pensée à une image est une fausse comparaison ; une image est une chose, tandis que la pensée est un acte de connaissance. Elle connaît avant d’être elle-même connue par réflexion.
Impossible donc de dissocier la pensée et le réel, car la pensée, c’est une réalité connue en nous : l’unité de la pensée et du réel est immédiate, directe, constitutive.

La morale idéaliste

Refusant de mettre notre esprit en dépendance vis-à-vis d’aucune réalité, l’idéalisme se doit évidemment de refuser de mettre notre conscience, nos actes, en dépendance d’un bien réel à obtenir : il rejette par là toute la morale réaliste traditionnelle soumettant notre conduite à des règles qui nous apprennent ce qu’il faut pour notre bien, et justifiant ces règles par le bien à atteindre.

La plus précise leçon de morale réaliste nous est donnée par le Christ dans la parabole de l’économe infidèle : de même que ceux qui veulent les biens de ce monde savent faire ce qu’il faut pour les obtenir réellement, de même ceux qui veulent la vie éternelle doivent savoir faire ce qu’il faut pour y parvenir;

La morale idéaliste est donc une morale où il n’y a plus de bien réel à atteindre, l’esprit humain est enfermé en lui-même ne pouvant rien vouloir en dehors de lui-même. C’est l’esprit humain qui trouve en lui-même la règle de ses actes, règle qui vaut par elle-même sans autre motif qu’elle-même. Pour Kant, la loi morale n’est plus l’indication des moyens nécessaires pour atteindre un bien, elle s’impose par elle-même, pure règle idéale et théorique, indépendante de toute considération attachée aux résultats de nos actes et aux données de leur accomplissement. Pour Kant même toute recherche d’un bien réel constitue une attitude intéressée (par exemple celle du chrétien qui recherche la vie éternelle) : l’objection vaudrait si le bien recherché était un bien utile ou un « intérêt » que nous subordonnons à nous, que nous mettons à notre service ; elle ne vaut pas quand le bien recherché est un bien supérieur que nous aimons pour lui-même et auquel nous subordonnons notre vie et nos actes (c’est ainsi que le vrai chrétien, aimant Dieu d’une manière désintéressée, subordonne sa propre vie à la réception de la vie de Dieu). Bien au contraire,la morale idéaliste nous enferme en nous-mêmes et ne soumet nos actes qu’à notre propre esprit. L’impératif « catégorique » de Kant est en fait inacceptable ; il n’y a aucune raison de se soumettre à une règle sans motif ; même on ne voit pas pourquoi on agirait : il n’y aurait aucune action s’il n’y avait pas un bien réel à obtenir par nos actes. Nous n’avons de raison de nous soumettre à une règle d’action que dans la mesure où elle nous est nécessaire pour parvenir à un bien réel.

Il faut écarter le préjugé, si répandu aujourd’hui, selon lequel la morale serait la poursuite d’un idéal, d’une construction intérieure de l’esprit. La morale doit régler les actes réels des hommes pour les faire parvenir à des résultats réels : tout ce qui n’obtient pas un bien, une amélioration, un perfectionnement réels est sans valeur morale.

Une conséquence de la morale idéaliste est de ne tenir aucun compte des circonstances des actes et de ne pas appliquer les règles générales d’une manière adaptée à la diversité des cas ; ce qui compte pour elle, puisqu’il n’est aucun bien à atteindre, c’est la règle : il s’agit de conformer les actes à une vue idéale et théorique de l’esprit. La règle morale vaut par elle-même, indépendamment des cas et des circonstances, ne connaît pas d’exception, s’applique toujours, d’où le rigorisme. Peu importe à l’idéaliste que dans tel cas précis l’application stricte de la règle engendre un mal : seul l’ordre idéal des actions l’intéresse, et non la réalité des conséquences de nos actes.

L’idéalisme crée ainsi un divorce entre la morale et le réel qui emplit la mentalité et la littérature d’aujourd’hui : faux problème, car le réel entre en conflit avec la fausse morale idéaliste et nullement avec la vraie morale réaliste. La morale réaliste ordonne ce qu’il faut pour la réalité du bien à obtenir, elle varie donc à l’infini ses injonctions selon la diversité des cas et des circonstances ; ses règles valent dans la mesure où elles conduisent à un bien réel et ne valent plus quand elles n’y conduisent plus.

II – Conséquences et méfaits de l’idéalisme

L’attitude de l’idéalisme n’empêche pas la réalité d’exister telle qu’elle est, indépendamment de nous : l’homme qui ne veut pas la reconnaître, s’y soumettre, s’y conformer, se heurte contre elle et s’y brise comme un véhicule qui prétendrait refuser de reconnaître l’existence de l’obstacle. Tel est le fondement des malheurs de l’homme moderne : il ne s’insère plus au sein de la réalité qui l’entoure, à laquelle il appartient, et dont il dépend.

L’homme désaccordé du réel

Mais il ne suffit pas d’énoncer ce fait, il faut en scruter tout le développement. L’intelligence de l’homme est, spontanément, adaptée à connaître le réel. A force de le refuser, pour se replier sur elle-même, elle en est arrivée à fonctionner à vide sur ses propres constructions. Une lente imprégnation de l’homme moderne par l’idéalisme régnant a fini par modifier sa psychologie et par le désaccorder du réel. L’homme contemporain souffre d’une véritable maladie psychique : il s’enferme en lui-même et crée des mythes, des idéologies, des fabrications de son esprit.

C’est d’ailleurs un fait connu que chaque année augmente d’une manière inquiétante le nombre des fous, des névrosés, des déséquilibrés. Les psychiatres reconnaissent que la plupart des maladies mentales ont leur source dans une rupture avec le réel. Mais il faut prendre conscience que ces cas pathologiques reconnus ne sont qu’une aggravation de plus en plus fréquente d’un état pathologique général de l’humanité contemporaine : la majorité de nos contemporains souffrent sans le savoir d’une telle désadaptation.

Un des signes les plus typiques de cette maladie collective est l’attitude de nos contemporains dans la vie sociale lorsqu’ils ont un problème à résoudre. Au lieu d’en regarder les données telles qu’elles sont pour rechercher le bien réel qu’on peut en tirer en conformité avec le fonctionnement naturel des choses, ils enferment toute leur attention à l’intérieur de leur esprit (et en général ils s’enferment eux-mêmes dans un bureau ou un cabinet de travail avec des dossiers, des schémas, des statistiques, des calculs, au lieu de sortir, de causer, d’observer) et ils construisent une belle machinerie, un magnifique système bien rationnel, bien logique, bien cohérent, pleinement satisfaisant pour l’esprit qui l’a construit. Cette construction est en général un cadre artificiel ne correspondant nullement aux données réelles, et qui fonctionnera à vide, ne satisfaisant que l’esprit de ses constructeurs. Les grandes écoles qui forment les dirigeants de l’industrie et de l’administration fabriquent des esprits géométriques qui ont l’obsession de la rationalisation et de l’organisation des systèmes et des plans idéalement logiques et cohérents sans aucun souci du réel. Le planisme, le dirigisme, un certain socialisme sortent de là : orgueilleuse prétention de tout régir d’après des visées a priori. Peu importe à l’idéalisme que cela ne corresponde en rien aux exigences du réel, pourvu que l’esprit soit satisfait par la cohérence rationnelle et la clarté géométrique de l’organisation. A l’ordre naturel vivant, touffu, divers, spontané, semblable à une forêt qui pousse spontanément selon l’état varié du sol et de l’atmosphère, on substitue l’organisation uniformisée, tel le jardin artificiel fait d’après le dessin du jardinier : le grand caractère de notre temps, c’est l’idolâtrie de l’Organisation. Et l’idéalisme donne aujourd’hui son chef-d’œuvre avec « le Plan » : le système établi par l’esprit calculateur auquel il faut soumettre bon gré mal gré une réalité qui ne peut s’y insérer.4

La vie sociale est faite de communautés dans lesquelles les hommes sont naturellement insérés parce que, comme les arbres de la forêt, elles naissent et se développent spontanément d’après les besoins et les solidarités des hommes auxquels elles sont adaptées. A ces communautés naturelles et spontanées l’homme moderne substitue des systèmes rationnels qui ne seront jamais d’authentiques sociétés vivantes parce que la réalité humaine ne peut y entrer, mais qui constituent ce que l’on appelle des administrations. La grande maladie sociale d’aujourd’hui c’est la substitution de l’administration aux communautés naturelles, le cancer de l’administration rongeant en parasite le tissu de la vie sociale.

Bien des signes montrent la présence de l’idéalisme dans la dégénérescence administrative contemporaine. L’un d’eux est l’obsession du papier. Pour satisfaire les exigences rationnelles et organisatrices de l’esprit, rien ne doit se faire sans papier ou dossier. La plus minime opération laissera dans un dossier une trace dont l’établissement et le classement seront plus importants que cette opération elle-même. Notre temps devient ainsi « l’âge du papier » : les siècles futurs comprendront difficilement la raison d’être de cette montagne de papiers et de dossiers que notre époque aura réussi à entasser. L’accumulation en est d’ailleurs telle que déjà on ne peut plus rien y trouver ; et bientôt la surface de la planète sera trop petite pour loger toutes les archives (tandis que les foyers où naissent et se forment les hommes n’ont pas de logements).

Un autre signe de dégénérescence administrative de la vie sociale se trouve dans l’automatisme du règlement général et systématique : le règlement vaut par lui-même, indépendamment des cas et des circonstances, il est comme la loi morale de Kant. Au lieu de rechercher ce qu’il y a à faire dans la situation réelle pour obtenir un bien réel, l’administration fait automatiquement ce que prescrit le règlement. N’allez pas lui montrer que justement, dans le cas où l’on se trouve, les prescriptions du règlement engendrent une catastrophe : l’administration n’a nul souci du bien à obtenir, c’est le règlement et lui seul qui compte.

L’administration n’a plus d’autre but que son propre fonctionnement. Il en résulte une véritable dégénérescence humaine, les hommes perdant tout sens du bien à réaliser et de l’application de leur intelligence à la recherche des moyens adaptés à la situation pour devenir des automates de la machine administrative exécutant aveuglément le règlement. En particulier, les vertus de l’autorité – zèle du bien dont on a la charge, lucidité intellectuelle pour juger des moyens par le réaliser, volonté ferme pour décider, initiative, prise de responsabilités – disparaissent totalement au profit de l’inertie, de la routine, de la passivité. Il ne faut pas s’étonner qu’on trouve de moins en moins d’hommes capables d’assumer des responsabilités. D’ailleurs, l’orgueil refuse l’obéissance à un homme qui décide en fonction de la situation réelle (c’est ce qu’on appelle « l’arbitraire ») ; il préfère l’automatisme d’un règlement anonyme et aveugle.

La déformation idéaliste est telle que nos contemporains, lorsqu’ils ont quelque chose à effectuer dans la vie sociale, s’imaginent qu’ils le feront par un décret ou un texte de loi paraissant au Journal Officiel. Ils ne voient pas qu’ils ne créent qu’une forme légale vide ou un cadre administratif artificiel dans lequel n’entre aucune réalité humaine ou sociale. Quand il faudrait provoquer l’éclosion naturelle de communautés vivantes, on fabrique des administrations et on multiplie des bureaux. L’exemple déjà ancien des tentatives « néocorporatistes » est significatif. Par « décret », on ne pouvait créer que des cadres administratifs vides de toute réalité professionnelle, aux antipodes de tout régime corporatif authentique. Il n’y a de régime « corporatif » véritable que là où les corps professionnels naissent des solidarités réelles entre gens de même profession : les corporations de l’Ancien Régime n’ont jamais été créées par décret, elles sont nées spontanément des besoins réels et n’ont été reconnues légalement qu’ensuite  ; c’est pourquoi l’Ancien Régime corporatif avait ce caractère divers, touffu, irrationnel, qui horrifie l’esprit idéaliste.

Plus généralement, dès que les hommes aujourd’hui veulent entreprendre de réaliser effectivement ce qu’ils veulent faire, ils font des réunions pour discuter de ce qu’ils feront ou ne feront pas, établir un plan ou un programme au lieu d’agir d’après les exigences du réel en s’adaptant à lui au fur et à mesure qu’imprévisible, divers, rebelle aux cadres rationnels et aux systèmes, il manifeste à l’observation ce qu’il réclame de nous. On nomme une commission

Enfin, l’idéalisme cherche des solutions pour l’homme universel et abstrait : c’est l’humanitarisme. On néglige ainsi ou l’on sacrifie l’homme concret qu’on a près de soi et à qui on peut faire réellement un bien réel, c’est-à-dire le prochain au sens de l’Evangile. Jésus-Christ ne nous a jamais dit de faire du bien à l’humanité : il nous a dit de faire du bien à l’homme à qui les circonstances nous mettent dans la possibilité de faire du bien, c’est là tout le sens du mot « prochain ». Peut-être que le prêtre de la parabole qui a laissé le blessé sur la route sans le secourir était entièrement occupé par la construction rationnelle d’une œuvre universelle et idéale assurant le secours à tous les blessés, et ne pouvait donc perdre son temps avec un cas concret. Mais c’est le bon Samaritain, qui a secouru le blessé, dont l’Evangile fait l’éloge. Sur ce terrain, le chef-d’œuvre de l’idéalisme est la construction d’une sécurité sociale assurant, par un mécanisme unique dont le règlement prévoit tous les détails de fonctionnement, tous les besoins de toute une population. Mais qu’un homme se trouve dans le besoin le plus urgent, il pourra mourir devant les guichets sans obtenir aucun secours si son cas n’est pas prévu par le règlement : plus d’hommes réels, mais des catégories étiquetées, numérotées.

La vérité remplacée par l’idéologie

S’il n’y a plus une vérité indépendante de nous, qu’il ne nous appartient pas de modifier, chacun pensera selon qu’il y est porté par le mouvement de son esprit ; à la vérité reconnue par tous va se substituer la multiplicité des opinions variables selon les tendances des uns et des autres. On arrivera ainsi progressivement à ce que les vérités les plus fondamentales soient méconnues ou rejetées : il n’y a pas aujourd’hui d’absurdité qu’on ne trouve quelque école ou quelque auteur pour soutenir, et la multiplication des écoles et des opinions est telle qu’on ne peut plus s’y reconnaître. Bien plus, on en arrive à ce qu’il n’y ait plus aucune certitude admise par tous. A toutes les époques de l’histoire, en dépit des désaccords et des disputes d’écoles sur des questions secondaires, il y a toujours eu un certain nombre de vérités fondamentales, un trésor de certitudes communes et inébranlables que personne ne songeait même à mettre en doute ou en discussion. Aujourd’hui, il n’y a plus aucune certitude commune sur laquelle les hommes puissent s’entendre, réaliser l’unanimité et bâtir en commun. Comment s’étonner que toutes les constructions de notre époque s’écroulent quand elles sont bâties à l’envers du sens commun et des vérités premières dont tout dépend ?

Chacune pensant ainsi selon les tendances de son esprit, il n’y a même plus un langage commun permettant aux hommes de se comprendre : l’humanité contemporaine est devenue une tour de Babel où les hommes ne se comprennent plus, où les mots n’ont plus le même sens quand on passe d’un système de pensée à un autre. Aujourd’hui, entre des hommes de deux écoles ou de camps opposés, aucun dialogue n’est possible. L’humanité a ainsi perdu toute unité, laquelle ne peut exister que dans la vérité reconnue en commun.
Quelle sera la source des opinions ? Puisqu’il n’y a plus de vérité, chacun sera porté par le mouvement de ses instincts, de ses passions, de ses intérêts : chaque passion ou instinct collectif, chaque communauté d’intérêts déterminera un courant d’opinion. Les hommes vont ainsi se trouver partagés en camps opposés : mais ce qui provient ainsi d’intérêts ou de passions se masque sous le déguisement de l’idéal, sous le revêtement d’idées et de doctrines, sous ce qu’on appelle aujourd’hui des idéologies. L’humanité contemporaine est alors la proie d’une lutte acharnée entre les idéologies opposées.

A la réalité complexe et mystérieuse se substitue un idéal abstrait, uniforme et clair qui postule une intransigeance absolue à l’égard de l’adversaire : d’où un fanatisme aveugle.
Il en résulte un morcellement du réel en antinomies (ou en dichotomies) et en systèmes opposés : toute la pensée moderne est faite de ces oppositions artificielles. La réalité unit en effet dans sa complexité des aspects divers qui s’harmonisent en elle : l’idée abstrait (c’est-à-dire extrait et sépare) du réel un de ces aspects pour le considérer à part ; une saine philosophie ne peut donc se fonder sur une seule idée, tout expliquer par elle et en faire un absolu, un système. Et suivant que le système fera tout reposer sur l’un ou l’autre des aspects du réel ainsi mis à part, on aura des systèmes opposés opposant artificiellement – à l’état idéal dans l’esprit – ce qui est joint dans le réel. Le monde moderne est rempli de ces oppositions artificielles entre ce que la réalité unit : esprit et matière, individu et société, autorité et liberté, etc. On voit ainsi comment s’engendrent perpétuellement l’opposition des idéologies et leur fanatisme. Par exemple, la liberté réelle des hommes est une liberté limitée : elle a besoin, pour se développer, d’être guidée par des règles, insérée dans un ordre ; le « libéralisme » envisagera une Liberté théorique, absolue, incompatible avec toute règle, tout ordre, toute autorité et s’opposera fanatiquement à un socialisme qui supprime toute liberté pour une organisation et une réglementation totales.

Enfin, l’homme qui cherche la vérité et s’y soumet sait que ses connaissances sont limitée, qu’il ne peut tout savoir. Au contraire, l’homme contemporain engendré par l’idéalisme veut avoir une opinion sur tout : l’orgueil de l’esprit ne connaît ni limite ni compétence. Le résultat est la vulgarisation qui prétend instruire tout le monde de toutes choses et traite de tout avec la même incompétence superficielle. De là cette avalanche de livres dépourvus de toute valeur et surtout cette dégradation d’une presse qui parle de tout sans avoir de compétence sur rien, avec pour seuls critères le mauvais goût du public à flatter et les passions à exciter. L’homme est ainsi déformé par la presse, la radio, le cinéma, les livres « à sa portée ». C’est l’homme systématique, « idéologique », dont l’intelligence artificielle – et non plus le naturel bon sens – se prononce sur tout, y compris les secrets des vies privées qu’on étale scandaleusement pour satisfaire les plus malsaines curiosités.5

Dégénérescence de l’homme

L’indépendance absolue de l’esprit humain ne peut admettre une loi morale objective indépendante et supérieure, s’imposant à la volonté et à l’action. Au lieu de se soumettre à une morale, l’homme se construira sa morale. Il n’y aura donc plus, malgré les illusion de Kant à ce sujet, de morale universelle. Non seulement chaque individu, mais chaque groupe se fera sa morale ; nous retrouvons la tour de Babel. (D’où vient l’échec de la SDN et de l’ONU, sinon de l’absence d’une conception commune de la morale et du droit acceptée par tous les participants ?)

Bien entendu, chaque individu ou chaque groupe se construira sa morale d’après les exigences de ses cupidités et de ses passions. Il arrivera même peu à peu que tous les vices et tous les crimes trouvent quelque école, quelque philosophe, romancier ou dramaturge pour les justifier et en faire l’apologie. Certes, à toutes les époques de l’histoire, il y a eu des hommes vicieux et criminels, mais leurs vices et leurs crimes étaient reconnus comme tels par tous. Aujourd’hui il n’existe pas de monstruosité morale qui n’ait trouvé son apologiste.

A ce régime on fait bien vite l’expérience que « l’homme est un loup pour l’homme »  : chacun ayant la morale de ses intérêts ou de ses instincts, l’humanité va s’entredéchirer et s’entredétruire. Une première étape libère les appétits et les passions de l’individu : c’est l’anarchie, la loi de la jungle, le plus fort qui écrase et exploite le plus faible. Une seconde étape verra les mouvements collectifs d’intérêts ou de passion absorber les individus ; alors, la collectivité, qui ne reconnaît aucune loi morale supérieure, se crée à elle-même sa vérité. C’est le totalitarisme qui fait de l’individu un rouage de l’intérêt collectif. La collectivité devient un loup pour la collectivité, l’Etat un loup pour l’Etat, la race pour la race, la classe pour la classe, etc. Il n’y a plus aucune solution entre l’anarchie et le totalitarisme : pour qu’il y ait à la fois des droits et des devoirs de l’individu vis-à-vis de la collectivité et de la collectivité vis-à-vis de l’individu, il faut qu’il y ait au-dessus de l’individu et de la collectivité une loi morale supérieure, la loi de Dieu. Sans elle, aucun ordre vrai n’est possible.

Pendant longtemps, la civilisation a tenu malgré la déformation des mentalités parce que les mœurs traditionnelles formées par l’éducation au foyer familial se maintenaient : c’étaient surtout les hommes qui allaient déraisonner dans les clubs et les meetings ; par l’éducation des enfants, les femmes maintenaient l’ordre dans les mœurs. Aujourd’hui, les mœurs féminines sont atteintes autant que les mœurs masculines : la dégénérescence est totale et universelle. Peut-on imaginer un signe plus net de la profonde déformation de la nature humaine que la disparition chez la femme d’un instinct aussi premier et foncier que celui de la maternité ?6

La dégradation de l’être humain ne se limite pas aux esprits et aux cœurs, aux mentalités et aux mœurs, elle atteint finalement les corps, leur structure et leur fonctionnement. Aujourd’hui la majorité des organismes humains, surtout dans les villes, sont détraqués, soit anémiés, soit déséquilibrés : comment en serait-il autrement quand ils sont usés par la fièvre des passions et des cupidités, déformés par une vie contre nature ? L’humanité est gravement malade, dans son corps comme dans son esprit, parce qu’elle a été dénaturée par l’idéalisme.

L’homme contre la nature

L’idéalisme ne peut accepter la nature des choses – et en particulier la nature humaine – parce que cette nature est un donné, que l’esprit humain n’a point fait à son gré. Il tend à lui substituer un monde qui ne sera pas l’œuvre de Dieu, mais l’œuvre de l’homme seul. De là vient le caractère essentiellement révolutionnaire du monde contemporain : le mouvement révolutionnaire doit détruire l’homme de la nature et de la tradition pour substituer l’homme nouveau créé par l’action humaine. Le marxisme a porté ce vœu au maximum, mais toutes les tendances révolutionnaires sont hantées par lui. L’art contemporain aussi est un refus de la nature en vue d’une création entièrement nouvelle sortie du seul esprit humain.

Plus généralement, le monde contemporain va essayer de substituer au monde de la nature le monde artificiel des techniques, de remplacer le fonctionnement naturel des choses par le fonctionnement des inventions de l’homme. Ainsi la technique prend une place sans proportion avec celle qu’elle occupait dans le passé, et un sens entièrement nouveau. Au sens classique, elle est une utilisation de la nature par l’intelligence humaine au service du bien humain ; mais il y a une toute autre ambition dans son développement contemporain : modifier la création naturelle en une création purement artificielle. On comprend pourquoi le monde né de l’idéalisme tend à supprimer la vie paysanne si profondément dominée par les exigences de la nature, et à construire une civilisation entièrement urbaine où la vie soit le produit de la pure technique de l’homme organisant toutes choses selon les vues de son esprit (cela a été admirablement mis en lumière dans l’œuvre maîtresse de Ramuz « Taille de l’Homme« ).7 D’où le développement monstrueux d’immenses agglomérations où des millions d’hommes deviennent les rouages d’un gigantesque mécanisme à horaire régulier, strictement réglementé, où tout est commandé par la technique.

Le totalitarisme

Nous avons vu comment l’idéalisme engendre soit l’individualisme, soit le collectivisme, selon que la revendication d’indépendance absolue est appliquée à l’individu ou à la collectivité; mais, inévitablement l’idéalisme aboutit finalement au collectivisme : en effet, pour que l’homme réussisse mieux à tout tirer de lui-même, il lui faut rechercher la puissance ; or celle-ci ne peut se trouver que dans la collectivité organisée. Ainsi, l’idéalisme conduit aux régimes totalitaires, aux gigantesques mécanismes où tout est organisé par l’esprit humain.

La multiplicité touffue des communautés naturelles qui se forment spontanément répugne à l’esprit idéaliste de cohérence et d’uniformisation. Il faut donc remplacer la variété vivante des communautés par une société unique chargée à elle seule de toutes les fonctions : c’est l’Etat totalitaire.

L’idéalisme a besoin d’un homme mécanisé, tel l’employé de bureau, pur exécutant du règlement, ou l’ouvrier de l’industrie rationalisée. Il faut donc que l’homme ne soit plus qu’un élément de la masse formée par l’idéologie dominante : civilisation où l’individu, produit artificiel, fabriqué d’avance et en série, des courants d’opinion, ne pense plus, ne réagit plus que comme un pantin. Cet individu est fabriqué par le livre, la presse, la radio, les spectacles, les conversations, les affiches, les clubs, les meetings, les mœurs – par la propagande. L’enseignement vise à communiquer une vérité à laquelle il se soumet, il fait partie d’un ordre naturel qui le domine ; la propagande, au contraire, se moque de la vérité qu’elle nie : il s’agit pour elle de créer dans le cerveau des mécanismes d’idées-forces, de passions collectives (c’est le « bourrage de crâne ») qui en feront un instrument du plan d’ensemble conçu a priori par l’esprit – même simplement pour les besoins commerciaux ; ainsi la publicité crée les modes : toutes les femme éprouveront le besoin de s’habiller, de se coiffer, de se farder, de se tenir d’une même façon… La paysanne qui vivait adaptée aux traditions comme aux conditions réelles de vie de son village est devenue intolérable ; il faut qu’elle suive les modes de la grande ville, qu’elle recopie le modèle standardisé. Les opinions et les modes, fabrications artificielles, ont remplacé les convictions et les mœurs, données de l’ordre naturel.

Tel est l’état de dégradation où l’idéalisme, fruit de l’orgueil, a conduit le monde. Il n’est pas de salut sans retour à l’humble soumission au réel, au respect de l’œuvre de Dieu. Il s’agit simplement de savoir qu’on ne peint pas un mur en vert avec de la peinture rouge.

Notes :

  1. Nous ne parlons ici que de la découverte de Dieu dont l’intelligence humaine est par elle-même et naturellement capable, et non de notre entrée en relations personnelles avec Dieu se révélant à nous et nous parlant, qui n’a lieu que par le don surnaturel de la foi.
  2. La philosophie de Descartes est responsable de bien d’autres ruptures que celle entre la pensée et le réel. C’est lui qui a séparé par son rationalisme la foi et la raison, la théologie et la philosophie. C’est lui aussi qui a brisé l’unité humaine, coupé l’homme en deux, méconnu que l’être humain est en même temps matériel et spirituel, faisant de lui l’assemblage d’un corps purement matériel et d’un esprit pur. Il sera ensuite facile aux successeurs de Descartes de supprimer l’âme-esprit pur pour ne garder que le corps et aboutir au matérialisme.
  3. Cf. notre brochure « Connaître le communisme »
  4. Bien entendu, ce que nous disons ici n’exclut nullement le rôle nécessaire des prévisions : c’est le propre de l’intelligence de nous permettre de prévoir les conséquences de nos actes et par là d’ordonner et de diriger nos actes en fonction de ces prévisions. S’élever contre les constructions de l’esprit n’est pas s’élever contre le rôle actif de l’intelligence humaine pour agir sur la nature et la transformer : ce pouvoir artisan, technicien, inventeur, de l’intelligence humaine est une donnée du réel, fait partie de l’ordre de la création. Mais cette action inventrice est fondée sur ce que l’intelligence connaît de la réalité sur laquelle elle veut agir, donc commandée par les exigences du réel et par là soumise au réel selon le vieux dicton : « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant ». Il ne s’agit donc absolument pas de condamner les inventions, le progrès technique, tout l’ensemble des prévisions fondées sur le réel chaque jour mieux observé et mieux connu. Le développement contemporain des techniques, l’existence des grands ensembles dus à l’extraordinaire développement des moyens de communication, réclament aujourd’hui un ensemble toujours plus complexe de prévisions. Il s’agit seulement que ces prévisions demeurent toujours fondées sur les données et les exigences du réel, qui seul commande.
  5. L’homme qui n’est pas appliqué et attentif au réel et à tous les humbles devoirs de la vie quotidienne veut vivre dans un monde intérieur d’idées, d’images, de sentiments, d’émotions, qu’il faut sans cesse alimenter par le livre, la presse, la radio, les spectacles, par lesquels il est intoxiqué et dont il ne peut pas plus se passer que l’alcoolique de son alcool. Alors, il a l’esprit sans cesse occupé de ce dont il n’a pas la charge, même quand il empiète sur le domaine de ceux qui sont compétents ou qui en ont la charge. L’exemple le plus frappant est la manière dont tous veulent avoir un avis sur les affaires judiciaires en cours, lesquelles ne concernent que les magistrats documentés et compétents qui en ont la charge, et mettent en jeu le secret des vies privées qui devrait être sacré même quand il s’agit de criminels.
  6. On pourrait citer aussi le refus, par la plupart des femmes contemporaines, des travaux ménagers dont le bon accomplissement est nécessaire à la vie familiale et par là à la croissance et au développement des enfants – de sorte que l’avenir de la population en dépend : les hommes de demain seront ce que les auront faits les foyers familiaux où se sera développée leur enfance. La vie privée, lieu de croissance de l’enfant, est essentielle à l’avenir de l’humanité : elle est aujourd’hui de plus en plus détruite par la vie collective. Les enfants sont pris en charge par des organismes collectifs où la mécanisation, le règlement, l’absence d’affection créent en eux des troubles graves décelés aujourd’hui par les progrès de la psychiatrie. Le repas familial disparaît, ce qui supprime une occasion irremplaçable d’échanges humains personnels. Etc.
  7. Ainsi que dans l’œuvre de Gustave Thibon et celle de Marcel de Corte. »
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